En compagnie Touareg (NIGER)

Les chameaux sont près. Maya, le chamelier, a déjà parcouru 20 km à pied pour nous les amener.

Eddie et moi, sommes habillés en Touareg, nous devons nous fondre dans le paysage et je ne pense pas que se soit aisé. Drôle d’impression lorsque le chameau se lève, je suis haut, perché, et me sens maladroit sur cette bête qui a des aires de dinosaures. Les gens de la rue nous regardent partir, les enfants nous saluent en agitant leurs mains ; un signe universel je crois.

Notre petite caravane circule dans les rues d’Agadez. Puis nous y sommes, après les dernières habitations, telle une barrière, voir une frontière que nous franchissons, nous sommes dans le désert. Il n’y a pas de relief, pas d’arbre, plus rien. Un océan de sable, de terre fine. Les dromadaires marchent calmement, la ville s’éloigne doucement et pas à pas nous avançons vers l’inconnu.

Des heures assis sur nos nouveaux compagnons de route guère plus confortable que le bus qui nous a conduit jusqu’à cette contrée lointaine…

Après une première phase d’euphorie, le calme et la sérénité s’emparent de moi. Ce calme, cette sérénité qui nous est communiquée par la nature et sa grande sagesse. Ce même calme que l’on ressent en montagne lorsque les seuls bruits sont ceux des murmures de la terre-mère. On l’écoute, on l’entend, on s’enivre de son souffle de vie. Il nous pénètre et tel des enfants nous ne pouvons que lui rendre un sourire humble et modeste. La nature sait nous remplir le cœur et le corps de sa vie et de son amour. Trop souvent nous oublions de l’accepter et de le sentir, pourtant elle est toujours là prête à nous rassasier de sa Vie.

Les chameaux ne sont assurément pas les moyens de transport les plus rapides et tant mieux. Grâce à leur nonchalance poétique, je savoure l’instant. Quelle stupidité pourrait pousser l’Homme à découvrir un pareil lieu à la vitesse d’un 4X4 ? Et pourtant c’est si souvent fait… Fracassant ce silence harmonieux par un vacarme mécanique est un sacrilège. Narguer cette nature à la vitesse du vent, balayant cette douceur, est une provocation aux forces de notre terre. Les Touaregs le savent et peu d’entre eux ont troqué leurs vieux compagnons contre des pick-up.

Nous nous arrêtons après 4h dans une oasis artificielle. Je dis artificiel car c’est un puits qui anime le coin. L’eau tirée par un chameau irrigue les majestueuses pastèques et les succulentes dattes. Autour de ce coin de vie quelques personnes travaillent calmement au rythme des pas de chameaux.

Mes babines goûtent les meilleures pastèques qu’il ne leur sera jamais proposé. Une extase sous les 60° qui nous déshydrate. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’une pastèque pouvait procurer autant de bonheur ! Ah ce bonheur que nous compliquons et cherchons tellement que nous oublions qu’il est si simple et surtout à la portée de tous. Cette manie de tout compliquer, de tout vouloir comprendre et expliquer, nous torture plus qu’elle nous serre.

C’est à 16h après avoir échangé avec ces habitants d’un monde sans temps ni heure que nous reprenons notre chemin vers l’horizon. Comment savent-ils où nous allons ? Je l’ignore et m’en fou, je m’éloigne du monde et de mes repères et ça, ça me plaît.

3h plus tard, nous nous stoppons pour la nuit. Moussa fait un feu. Maya le chamelier nourrit les dinosaures. Cette première nuit à la belle étoile est une révélation. J’ignorais qu’il y avait autant d’étoiles… Je me prends à imaginer qu’autour de chacune de ces étoiles s’organise et vit un système planétaire… Mais que sommes-nous là au milieu ? Comment pouvons-nous oser être si prétentieux ?

Les étoiles filantes passent et repassent, j’épuise rapidement tous mes vœux. Je préfère les vivre que les rêver.

Le ciel, le désert me parle, j’entends son silence qui a chaque instant me pénètre un peu plus. Mais où allons-nous ? Où m’emmènent mes nouveaux amis Touaregs ? Ce voyage est-il seulement terrestre et physique ?

« Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de soi-même » Confucius

« Nous pouvons faire le tour du monde sans quitter notre chambre » Socrate

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers » Hermès Trismégiste

Moussa est heureux de nous annoncer chaque jour que « ça sange tous les jours »… mais chaque journée a le même rythme : nous avançons environ de 7h à 11h puis de 16h à 19h. Entre les deux nous restons à l’ombre pour se protéger d’un soleil aussi hostile que le grand froid des montagnes.

Les jours se ressemblent mais sont tous un pas de plus dans l’immensité du désert et en moi-même. Les paysages changent, Moussa a raison. Nous passons du sable au désert de pierre, franchissons des cols et suivons des plaines. Nous rencontrons les nomades, traversons et nous haletons dans les villages et autour des puits qui sont les principaux lieux de vie.

Les enfants sur dos d’âne charrient des bidons d’eaux. Ils nous regardent intrigués, je crois que nous faisons de même.

Les Touaregs sont majestueux, leur terre, leur droiture, leur façon fière et humble de marcher… La vie ici se déroule comme il y a des milliers d’années, au rythme du soleil et du vent. Le progrès, la modernité à laquelle nous sommes assouvis peine à s’imposer dans ces territoires hostiles. Quelques montres, quelques bidons plastiques, quelques cigarettes… sinon rien que le fruit du travail, de la terre et de l’ingéniosité des Hommes des premières heures. Aussi posés et sages que leur demeure : le grand Sahara.

Chacun d’entre eux, comme le veut la tradition, porte une épée. Les haches et outils sont artisanaux et forgés de leurs mains. Seules leurs rares petites radios sont made in china. Leur joie et leur bonheur nous sont transmis chaque jour. Pas besoin de mot ou de long discours, leur vie est un exemple d’humilité.

Maya qui ne parle pas un mot ni d’anglais ni de français est un homme libre et heureux. Sa vie n’est pas facile, loin de là, mais il sait l’apprécier et la louer. Son regard en dit long. Son visage porte les traces du désert et son rire en dégage la chaleur.

Un matin, avant l’aube, Maya nous réveille, Agali et moi, Mouhamed (ce sont nos noms locaux). Il nous conduit dans des collines de pierre. Les singes sont là, à quelques dizaines de mètres. Ils sentent notre présence, nous scrutent méfiant. Nous ne pouvons pas nous approcher plus, ils n’ont pas l’habitude de la présence humaine, ils sont libres comme les habitants du désert.

Les villages des Touaregs qui nous accueillent sont bâtis de petites cases qui ressemblent à des yourtes ou des igloos de bois et de chaume. Lorsqu’ils déménagent pour poursuivre leur route de nomade, ils laissent tout là, pour les suivants voyageurs ou ceux qui portés par le vent ou le destin en auront besoin.

Les femmes restent au village. Elles s’occupent de la nourriture, des enfants et de l’artisanat. Elles sont le pilier de leur culture. Les hommes eux, partent parfois plusieurs jours avec les troupeaux ou travailler dans les oasis.

La vie se déroule calmement. Non facilement mais calmement. Sans vague ni tempête qui viendrait rendre plus hostile une vie qui l’est déjà bien assez. Qu’est-ce qui pourrait briser ces Hommes qui ont bravé depuis des milliers d’années la dureté du désert ? La menace des grands groupes occidentaux comme Areva peut-être ou ceux qui viennent de Chine ? Il est vrai que l’environnement est hostile mais jusqu’ici ils s’y sont accommodés. Les gouvernements leur sont hostiles mais ils savent les ignorer (pour la majorité). Mais le désert est de plus en plus aride et les gouvernements pantins des grandes industries, de plus en plus injustes et brutales. Certains s’en vont rejoindre les rebelles ou les groupes comme Aqmi lorsque d’autres se réfugient dans les bandes criminelles. La drogue en provenance d’Amérique du Sud transit par le port de Lomé (orchestré par la dictature de Gnyassimbé qui s’en sert pour endoctriner la jeunesse), de Cotonou ou Lagos. Puis elle continue son chemin vers l’Europe propageant en route la misère liée à sa consommation, contaminant les agglomérations et les ghettos refuges à l’exode rural qui touche tous les pays du continent. La tentation est forte pour certain qui se laisse embarquer dans l’engrenage du trafic. Armes, drogues, humains, les convoies, les 4X4 arpentent le désert, ce no man’s land naturel. Quant aux caravanes de chameaux, elles continuent leur route tachant d’ignorer ce côté sombre d’une zone pleine de foi mais sans loi.

Le troc, l’échange, l’entraide, rassemblent ces Hommes sous l’étendard des étoiles du désert. Cette carte ouverte qu’ils sont les seules avec les navigateurs à partager le secret. Une carte que nous avons cessé de lire, de regarder même, préférant nous pencher vers nos pieds ou sur nos écrans.

La tête vers le ciel à rêver, les pieds dans le sable bien encrés. Où sont réellement nos racines ? Sur la terre ou au ciel ? Je pense qu’elles sont aux deux. C’est justement cet équilibre entre ciel et terre, entre visible et invisible, entre le cœur et la tête, entre le bon sens et la raison, entre instinct et intuition qui nous conduit à être nous-même. Cet équilibre des forces, cet équilibre du Ying et du Yang qui nous permet de voyager au plus profond de notre monde, de notre univers et de notre esprit. Les Touaregs le savent naturellement et c’est les pieds nus sur le sable encore chaud de la journée qu’ils rêvent la tête dans les étoiles les plus éblouissantes qui soient.

Le 5ème soir alors que Moussa prépare le feu et que Maya grimpe aux arbres à la recherche de nourriture pour ses dinosaures, je regarde cette montagne d’environ 300m de dénivelé. Elle ressemble à un amas de pierres entassées. Mon instinct savoyard revient au galop : « Eddie, on monte ? » « Allez, go ! ». On s’équipe d’un bidon d’eau et c’est parti. Quel spectacle ! Nous sommes sur la tour Eiffel naturelle du Sahara. Perchés sur ces pierres nous contemplons le territoire que nous foulons depuis cinq jours. L’immensité nous encercle et à perte de vue, le désert. Aucune trace visible de l’Homme et de sa modernité. Aucun temple au monde ne doit dégager autant de sérénité et d’humilité. Nous restons là à s’émerveiller. Euphorique, je prends conscience d’où je suis, perché là, à 19 ans, au milieu du Sahara. Il y a 10 jours je ne savais même pas que j’irai au Niger. La vie est belle et je la remercie.

Cette nuit-là, apprenant notre présence, un groupe d’enfants venue d’un village voisin nous a rejoint. Ils ne parlent pas notre langue, nous ne parlons pas la leur. Mais nous chantons, dansons et échangeons des rires et sourires qui resteront à jamais gravés. Nous nous couchons la tête pleine d’idées, allongés sur le sable nous contemplons les étoiles. Après avoir compté 22 étoiles filantes en deux heures nous avons arrêté de compter, convaincus que nos rêves se réalisent déjà. L’univers est en mouvement, la vie en est le moteur.

Le matin, une merveilleuse nouvelle nous parvient par le biais du téléphone arable. Un messager apprend à Maya la naissance de son huitième enfant ! Il est heureux, chante et danse partout. Il veut lui donner notre nom en notre souvenir. C’est vrai que même si nous ne parlons pas la même langue nous avons tellement échangé… Elle est née il y a trois jours, c’est le temps qu’il a fallu pour que de village en village, de puits en puits, le désert souffle la nouvelle jusqu’aux oreilles de Maya. Nous sommes subjugués ! Il semble, en fin de compte, avoir plus de vie qu’il n’y paraît.

La dernière nuit est un peu plus stressante, des coyotes ou chiens sauvages nous encerclent. On ne les voit pas, on les entend. Pas facile de dormir. Mais nos amis Touaregs n’ont pas l’air dérangé.

Ça y est nous rentrons avec une chèvre comme nouveau passager. La pauvre sera sacrifiée pour la naissance de la fille à Maya.

Petit à petit la silhouette d’Agadez se dessine. Nous nous rapprochons de cette ville en terre cuite. Une semaine ça passe vite mais le temps s’est arrêté. Un retour aux sources, à la simplicité et à soi-même. La ville se rapproche mais toujours dans le calme. Agadez est une ville sans bruit, sans agitation, une ville humble comme les Touaregs qui l’habitent.

Nous pénétrons dans la ville en traversant en dromadaire la piste de l’aéroport. Un tarmac déroulé sur le sable attend au soleil qu’un avion s’y pose. Seule une compagnie libyenne s’y aventure une fois par semaine. Le reste du temps elle fait juste partie du décor.

Le désert, les Touaregs, leur sagesse et leur simplicité ont marqué ma vie. Ils m’ont apporté quelques réponses, quelques pistes à explorer mais m’ont laissé avec toujours plus de questions en tête.

Julien Masson

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4 réflexions sur “En compagnie Touareg (NIGER)

  1. Et moi pendant ce temps la j etais en panique, mais avec le recul et la serenité de l’âge je suis super contente de ce que vous avez vécu et des souvenirs emmagasinés Mu

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