De Paris à Brazza: Le Sakasaka

Chaque Congolais, et plus particulièrement celui qui vit en France, a une relation spéciale avec la Sakasaka. Cela représente pour lui le repas de fête, le moment où la famille et les amis se retrouvent. On est alors plus un simple Congolais d’origine, on sent comme une appartenance à un groupe. Le repas de fête c’est comme des retrouvailles qui nous permettent de nous familiariser avec notre langue et nos coutumes. La musique traditionnelle, le pagne porté par nos mères et les récits de là-bas nous rappellent que, quelque part, nous sommes quand même Congolais.

Chacun, lors de ses retrouvailles, attend le plat obligatoire : le sakaksaka ! Que l’on soit 8 ou 50 autour du repas le sakakasa est le plat d’excellence. Il est presque mal vu de ne pas en servir…

J’adorais ce moment où ma mère posait le plat sur la table et que chacun salivait. A la première bouchée les compliments fusent dans tous les sens. Les hommes se contentent d’affirmer que le sakaksaka de ma mère est toujours aussi bon, quant aux femmes, plus curieuses en leur qualité de cuisinière, demandent : « mais comment tu l’as fait ? Qu’as-tu mis dedans ? ». Alors ma mère raconte fièrement sa préparation. Elle y met tellement d’amour qu’on a l’impression qu’elle nous conte une histoire. Elle explique comment faire, à quel moment introduire tel ingrédient afin qu’il n’influence pas le gout d’un autre et que le résultat final ne soit gâché.

Je savourais le conte de ma mère autant que je savourais son sakaksa. Je ne savourais d’ailleurs que le sakasaka de ma mère. Je mangeais bien celui des autres, mais bon, aucun n’égalait celui de ma mère qui est sans doute, le meilleur du monde. Oh, je peux y rajouter celui de ma grand-mère maternelle.

Ce classement vient sans doute de la préparation que ma mère accorde au sakasaka. Je me souviens encore me réveiller le samedi matin et sentir l’odeur de la feuille de manioc sur le feu. On se doute alors que notre mère n’a pas fait la grâce matinée. Elle s’est réveillée de bonne heure pour piler la feuille de manioc et obtenir la même texture que les épinards hachés. Vous imaginez sans difficulté le dur labeur que cela demande.

Petit ou grand on rentre souriant dans la cuisine : « Hum maman on va manger du sakasaka ? » , « Oui » nous répond-elle heureuse et fière de voir à quel point elle nous fait plaisir.

La première odeur que l’on sent c’est la feuille de manioc qui cuit pendant de longues heures pour enlever son amertume.

Je me souviens encore peler 3 gros oignons, plusieurs gousses d’ail et nettoyer les 2 gros poireaux en profondeur. Le tout est également pilé. Plus tard, après l’acquisition d’un super robot, ma mère les mixait. Le mélange est ensuite mis de coté et attendra le bon moment pour s’incorporer à la feuille de manioc. Il faudra également couper en petits morceaux 1 poivron vert et 1 aubergine.

Une fois que les feuilles de manioc ont perdu leur amertume on rajoute la mixture – poireaux, oignons, ail – ainsi que les poivrons et l’aubergine. On laisse encore cuire un moment. Combien de temps ? Impossible à dire ! Regardez, sentez, goûtez, vous saurez bien s’il faut passer à l’étape suivante. Pas de chrono dans la cuisine congolaise et africaine en général. Seule les sensations et l’attention que l’on porte à sa cuisine peuvent nous guider.

Pendant ce temps on incorpore le poisson (chinchard ou capitaine) dans de l’eau chaude salée. L’opération ne dure pas longtemps juste le temps que le poisson soit cuit et reste ferme. Bien entendu on aura préalablement vidé, écaillé, et nettoyé le poisson frais. Après cela vient le moment que j’appréciais le moins : enlever les arrêtes. C’est une opération qui demande de la précision du coup on ne m’a autorisé à le faire qu’une fois assez grande.

On récupère alors de petits morceaux que l’on incorpore aux feuilles de manioc. En laisse encore cuire en tournant le mélange comme il faut.

Vient ensuite l’étape que je préfère puisque selon mes papilles si cet ingrédient est mal dosé le sakasaka n’est pas à mon goût et je le considère parfois comme raté. Je disais souvent à ma mère que le sakasaka sans pâte d’arachide n’a aucun sens. Je l’entends encore me répondre « mais il y a plusieurs façons de le faire, c’est aussi selon tes moyens tu peux faire un sakasaka simple ». Quoi !!! Simple, est ce que cet adjectif et le mot sakasaka vont de pair ? Non impossible.

Pour la pâte d’arachide on chauffe un peu d’eau et une fois frémissante on y ajoute une bonne dose de pâte d’arachide. On mélange bien avec une grosse cuillère une fois que ce mélange fait des petites bulles on verse le tout dans les feuilles de manioc. On mélange tout doucement et on laisse cuire de nouveau quelques instants.

Ensuite vient la cuisson de l’huile de palme, bien rouge qui annonce la fin de la préparation. Celle-ci doit bien chauffer, c’est le moment où l’on ouvrait grand la fenêtre de la cuisine car ça sent fort et ça fume un peu. Quand ma mère disait « c’est bon », on incorporait toute l’huile  dans la grosse casserole de feuille de manioc qui n’attendait plus que cet ingrédient pour qu’on le nomme enfin sakasaka. J’adorais ce moment où les feuilles de manioc, l’oignon, l’ail, les poireaux, les aubergines, le poivron, le poisson et la pâte d’arachide frémissaient au contact de l’huile bien chaude. On mélangeait alors le tout, on (c’est le moment ou bizarrement toute la famille est dans la cuisine) prenait chacun une grosse cuillère à soupe pour goûter. « Hummmm, c’est trop bon, on mange !! »

Je n’ai encore jamais préparé seule ce plat que j’aime tant. Sans doute pour que je puisse faire un caprice à ma mère avant que je ne vienne lui rendre visite. Elle sait maintenant que chacune de mes visites s’accompagne du délicieux sakasaka qu’elle me préparait lorsque j’étais encore sa petite fille chérie à la maison.

Aujourd’hui ayant goûté le Sakasaka de ma grand-mère pendant mon retour aux sources, c’est-à-dire le Congo-Brazza, j’ai en effet compris qu’on y incorpore des choses selon nos moyens. Je n’ai pas retrouvé le poisson dans le Sakasaka de ma grand-mère mais tout le reste y était et plus particulièrement l’amour.

A partir de maintenant, en mangeant ce plat fabuleux je n’aurais plus besoin de m’imaginer ce Congo cher à mes parents. Je ne suis plus une Congolaise qui cherche ses origines. Le plat de ma grand-mère est le trait d’union qui me manquait, l’admirer pendant sa préparation a été une révélation.

Je sais aujourd’hui que le Sakasaka est mon plat préféré pour tout cela. Le Sakasaka c’est l’amour qu’on se donne en famille et la tradition culinaire que l’on transmet à sa fille.

Je me dois aujourd’hui de partager ce plat avec tous et de le confectionner moi-même. Je le dois car je veux transmettre à mes enfants tout mon amour et mes origines, en un mot, ce qui m’anime.

Ma Ditsiele

Assiette de sakasaka accompagné de poisson frit et safou.

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