MAUX DU BOUT DU MONDE (COLOMBIE)

 De l’horizon jaillissent des fuseaux de pensées bercés par les lueurs d’un monde fantastique qui parait aussi abstrait qu’un rêve, et pourtant, aussi réel que notre présent. D’un orange profond s’évade des teintes rosées qui enchantent le ciel au bleu persan. Ces jets de couleurs qui s’exhortent de l’horizon m’apportent par leur grâce les mots de cette lettre. Du bout du monde, là où l’imaginaire s’envole, là où les sentiments s’affolent ou se taisent, la plénitude s’installe et nous murmure les mots du cœur, les maux de la terre. Les teintes orangées viennent colorer le sable sous mes pieds nus, ici, au bout de la péninsule de la Guajira.

Les femmes, assient en concile, s’abandonnent à l’artisanat imitant le silence du désert. Leurs longues robes traditionnelles reflètent les couleurs du ciel de l’aurore et du crépuscule. La peinture noire qui recouvre leurs  visages peints assombrit leurs traits les rendant plus strict qu’ils ne le sont. Pas d’hypocrisie ou de fausse politesse, les sourires sont aussi rares que la parole, le contact aussi rude qu’avec les autochtones des montagnes.  A l’image de l’environnement, l’homme se sculpte à son milieu.

Les hommes déambulent avec la même nonchalance que l’air qui balai le sable. Un poisson pendu dans le dos ou à califourchon sur un vélo rouillé, le regard miroitant comme le temps qui passe au rythme des quelques touristes, du soleil et des barques de pécheurs plantées dans la grève de sable brillant.

Ici, le temps se prélasse sous le soleil comme les hommes sur leur hamac. Le bruit lui-même semble gronder comme un orage lorsqu’il se présente. La brise balaie les feuilles qui couvrent les toitures faisant trembler l’air dans un frisson d’abeille. La tranquillité, ce luxe de notre monde moderne, les Amérindiens de la Guajira en sont riches. Plusieurs heures de jeep surchargée, dans le désert semi-aride quasiment vierge de piste, sont nécessaires pour atteindre le village de Cabo de la Vela. Les âmes qui ont élu domicile dans ce bout du monde ne paraissent pas s’énerver devant les étincelles hypnotiques de la modernité. L’eau claire et tiède se gondole par le souffle de l’air qui circule et soulage le vol des pélicans et des vautours.

(Couché de soleil sur les caraïbes - Colombie 2012)

(Couché de soleil sur les caraïbes – Colombie 2012)

(Femme Wayuu et ses enfants sur la plage de Cabo de la Vela - Colombie 2012)

(Femme Wayuu et ses enfants sur la plage de Cabo de la Vela – Colombie 2012)

Et pourtant…

Derrière le calme, la tempête. Ce calme tant recherché par l’Homme moderne est aussi fragile que du cristal dans les mains d’un enfant.

Un bateau se dandine à l’horizon sondant les fonds marins à coup de bombes sismiques à la recherche de l’or noir ou de tout ce qui pourrait nécessiter de la demande. Les pécheurs, ces natifs du bout du monde, aujourd’hui habitués à ces luttes de terres, s’égosillent à défendre leur poisson.

Lors des 10 dernières années, près de 1500 indiens Wayuu ont été assassinés dans la Guajira. Plus de 70 000 expulsés de force. Plusieurs villages ont été détruits et leurs habitants – femmes et enfants compris – ont été massacré  par les paramilitaires ou les FARCS. Enfants calcinés vivants, hommes et femmes découpés en morceaux à la machette et biens d’autres atrocités.  En Aout 2010, le leader Wayuu Luis Alfredo Socarras Pimienta à été assassiné à Riohacha. Le mois dernier à Santa Marta, sa femme est morte, assassinée par balle en centre-ville.

Dans la même période un orage grondait dans la Sierra Nevada. Le plus haut massif montagneux en bordure de mer au monde abrite, dans sa jungle et ses hauteurs, les indiens Arhuaco. Ces Amérindiens vêtus de blanc, sont réputés pour leur spiritualité et leurs liens intenses avec la nature. Ils se nomment les « grands frères » garant d’une spiritualité et d’une compréhension de la nature qui va haut delà de celle de la science moderne et de notre civilisation. Il n’est pas difficile de l’envisager… D’après eux, nous, « petits frères », hommes modernes, détruisons et profanons la terre-mère. Les Ahuaro de la Sierra Nevada pratiquent des rituels et des cérémonies dans le but désespéré d’harmoniser ce que nous déréglons et de sauver ce que nous détruisons. Devant la tâche et l’inexorable dénouement, ils tirent le signal d’alarme. En vain.

Depuis plusieurs décennies leurs terres, à l’instar de celles de leurs frères Wayuu, sont mises à feu et à sang, tantôt par la guérilla marxiste, tantôt par les paramilitaires et toujours par la guerre de la drogue qui se cultivent et se transforment dans les pentes de la Sierra Nevada puis, se déversent sur les continents riches par la Guajira, Santa Marta et Barranquila.

Le leader Arhuaco Rogelio Mejira s’élève contre cette oppression et le gouvernement passivement complice. Le 12 novembre dernier, sa voiture et lui-même, près de Santa Marta, ont essuyé une rafale de balles d’armes lourdes. Rogelio Mejira a échappé de justesse à cette tentative d’assassinat. Beaucoup des siens n’ont pas eu cette chance.

Dans cette même période une grenade  fit sept morts et de nombreux bléssés dans un supermarché de Santa Marta. C’est un jeune garçon de 16 ans qui est l’auteur du crime. Il y perdit ses jambes.

Les paramilitaires d’extrême droite, engagés jadis par le gouvernement Colombien, se sont emparés du trafic de drogue. Alors que leurs chefs, remerciés par la CIA pour service à la démocratie et à l’impérialisme, ont été engagés dans divers services ou unités américaines, les têtes brûlées qui formaient les rangs se sont regroupés en groupes, en mafias, en Cartels. Aujourd’hui ils s’entre-tuent pour contrôler le nord de la Colombie, fief du trafic de Cocaine et de Majiruana, avec comme capital et porte international, l’agglomération de Santa Marta.

Les « Los Urabenos », d’anciens paramilitaires, titillés par d’autres groupes tout aussi violents, n’hésitent pas à utiliser la terreur pour régner sur la ville. « Paro Armado » sont des menaces, parfois misent à exécution, qui consistent à faire fermer littéralement la ville (tous commercent, transports, etc) pendant une journée, pour prouver la puissance du Cartel. La démonstration de force peu parfois s’étendre à plusieurs départements, comme ce fut le cas au début du mois de janvier de cette année, ou Santa Marta, la région entière de Magdalena, Medellin ainsi que deux autres départements, ont été bouclés par le Cartel des paramilitaires.

Amérindiens, jeunes des Barrios, politiciens locaux (41 candidats ont été assassinés aux dernières élections locales) et habitants innocents des villes, sont victimes de ces affronts dans l’indifférence collective et la tromperie des statistiques.

(Journal quotidien de Santa Marta du 6 décembre 2012 - Un couple de commerçant assassiné pour avoir refusé l'extorsion - Un jeune ouvrier de 22 ans assassiné de 3 balles - Un jeune de 25 ans assassiné par balle. Nouvelles quotidienne de Santa Marta)

(Journal quotidien de Santa Marta du 6 décembre 2012 – Un couple de commerçant assassiné pour avoir refusé l’extorsion – Un jeune ouvrier de 22 ans assassiné de 3 balles – Un jeune de 25 ans assassiné par balle. Nouvelles quotidienne de Santa Marta)

Les rayons du soleil me percent les paupières. Le bleu du ciel est pur et parfait. La lumière brille en éclat de paillettes.  Aucune houle, aucun vacarme de lourdes vagues, seule le rythme régulier et berçant du va et viens de la mer, comme une mère qui berce son enfant. J’élance dans ce flot mon hamac sur lequel j’ai passé la nuit, à la belle étoile, sous le toit de la galaxie. Encore me viennent en tête les maux de ce bout du monde, les mots témoins notre époque.

La Colombie se tient debout, fière et belle, ravissante même, prête à tout pour faire tourner les têtes, pour transmettre sa fièvre, sa joie, sa folie. Entière comme sa géographie, profonde comme l’océan, gigantesque comme ses sommets, vivantes comme son peuple, folle comme son histoire. Pas de demi-mesure, pas de tiédeur, pas de monotonie, ici on passe du tout au tout, de mégalopoles modernes aux villages d’un autre temps, de grandes voies en langues de goudron aux chemins boueux, d’immeubles rectilignes aux cabanes brinquelantes des barrios, de bus dernier crie à wifi aux Chivas multicolores.

Le nord de ce pays grandiose n’échappe pas à ces contrastes, peut-être même plus visibles qu’ailleurs, plus proches, plus intenses encore, aussi brûlants que les rayons du soleil qui griffent les peaux.

Rodaderio a poussé vers le ciel ses immeubles blancs pour attirer ceux qui s’émoustillent devant ce qui brille, ce qui clinque, ce qui brise le silence en projetant de lourds rythmes dans les ondes du cosmos. Les colombiens aisés, de Bogota, de Cali, de Medellin, aiment s’y prélasser, se serrant sur la plage et se languinant dans les boites, se frottant aux USA, aux rêves du grand nord, à la copie du géant Sam.

A Taganga, le calme est de mise, entre tourisme et pêche, la vie reste avant tout à se vivre. Sous des cocotiers à long cou s’étire généreusement une modeste plage sur laquelle se prélassent, comme des crabes au soleil, les pirogues et les barques des pêcheurs. Ceux-ci aux heures perdues, aussi nombreuses que les gens de passages, à l’instar de leurs embarcations, se laissent secouer langoureusement dans leurs hamacs, au gré du vent, de brefs échangent, de salutations, de l’eau et du soleil. Les touristes se croisent, se recroisent, se rencontrent, passent d’une plage à l’autre, plongent, bronzent et sirotent les doux jus de majacuya que les femmes pressent en bordure de mer. Quelques étrangers ont lâché l’encre tenant la barre de leur hostel, de leur restaurant ou de leur bar. Tout ça sans cahu, sans paillette, dans l’ambiance des découvertes d’un nouveau paradis. Mais la politique est toujours ombrageuse et souterraine. Doucement,t mais sûrement, les prix augmentent, les terrains, l’électricité… Certaines langues parlent d’une tentative délibérée de vouloir, petit à petit, laver le centre de la pauvreté et laisser place à de plus grandes baffes qui attireraient de plus nombreux Américains et Israéliens libérés de leur service militaire. Le village de pêcheurs se transforme, mais pour l’instant, se tient bien, fier et beau, comme la Colombie. Jusqu’à quand ?

(Plage de Taganga - Colombie 2012)

(Plage de Taganga – Colombie 2012)

(Taganga au rythme de la pêche - Colombie 2012)

(Taganga au rythme de la pêche – Colombie 2012)

Entre les deux, Santa Marta la géante. Entre quartiers modernes et vieille ville, entre immeubles en bordure de mer et barrios dans les terres, entre centres commerciaux et marchés animés. Entre richesse et pauvreté. La ville pousse, s’étend, s’étire, se débat. Le chômage explose. L’avenir s’atrophie. L’espérance s’évade dans les drogues bon-marchés. Santa Marta connait la mort qui émane des gaz de la pauvreté mais elle connait aussi la vie de ceux qui savent en profiter. Ses rues s’animent aux rythmes des salsas, aux couleurs des fruits, dans les klaxons des taxis-motos, dans les gazes d’échappements des bus bondés. Sous la chaleur écrasante, comme au sein même d’une fourmilière, la ville grouille sans répits. Populaire ! Santa Marta, sans le vouloir, à contre-sens de son destin, est une ville populaire aux grands aires des Caraibes.

Un mot sur cette région incroyablement belle qui regorge de vitalité et de lumière. Une région qui vous invite à vous installer, à prendre votre temps, à l’aimer. Une région qui voit passer  et accueille les touristes. Mais j’aimerais qu’aucun d’eux  ignorent l’envers du décor. Le poison que les industries, les mines, ou les laboratoires de drogues déversent dans la mer et qui élimine par vague les poissons. J’aimerais que chacun sache que la Marijuana et la cocaïne causent l’assassinat d’Amérindiens et augmentent la misère des Barrios. Qu’un jeune homme de 16 ans a été près à tuer bêtement des innocents dont des enfants, à perdre ses jambes voir la vie, pour quelques pesos. J’aimerais que chacun sache que les Indiens de Colombie, comme tout ceux d’Amérique, se font violenter, menacer et parfois massacrer pour la drogue, la politique ou les intérêts économiques liés à leurs terres.

Bien sûr la Colombie je l’aime  parce qu’elle est entière et qu’elle se donne de pleine conscience. Bien sûr je suis près à briser grand nombre de stéréotypes parce que la Colombie ce n’est pas la Somalie. Mais c’est parce que je veux être lucide , et surtout parce que je l’aime, qu’il me plaît que chacun sache :  la beauté des Caraibes a pour certains l’âpreté du sang. Que nos vacances, nos voyages, ou les faux-statistiques, n’effacent pas la réalité de la misère. J’aimerais aussi que chacun sache que, quelque part dans la Sierra Nevada, des chamanes se battent pour équilibrer nos faux pas, que de pleine conscience ils louent leur vie à défendre ce que nous détruisons. Que de pleine conscience ils s’abandonnent à nous aider parce qu’aussi évolués, aussi modernes, aussi civilisés  sommes-nous, nous n’en restons pas moins des « petits frères ». Imbus de nous-mêmes, de notre civilisation et prisonnier de nos illusions.

Les yeux fermés devant l’insondable beauté de l’univers.

(Émeraude en eau - Guajira - Colombie 2012)

(Émeraude en eau – Guajira – Colombie 2012)

Le soleil au zénith éclabousse sa lumière vivante sur l’eau cristalline, dévoilant son vert émeraude qui se projette contre la roche, ou tel un rideau de diamant, sur le sable de la péninsule. Beaucoup de Colombiens considèrent ce lieu comme le plus beau de leur pays. J’ignore s’ils ont raison. Ce qui est certain, c’est qu’il est spectaculaire, et que sa splendeur n’a d’égale que sa virtuosité.

Le souffle ému, imprégné de l’air marin, perché sur la roche argenté, je contemple la symphonie du tableau vivant . La brise légère évince les griffures du soleil. L’immensité me fait face tout comme la solitude qui émane du désert. Le sel teinte ma peau et me délivre son parfum. La houle dessine un horizon vague, mouvementé, comme la vie. Les bleus se confondent, se contrastent, se nouent et s’embrassent. A la rencontre de l’univers, dans ce paysage de fin, par ces mots, je vous envoie les maux du bout du monde.

Julien Masson

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