La folie citadine

Broadway - New York 2013

Broadway – New York 2013

Je me balade sur Broadway avec la démarche des Gendarmes, la tête qui oscille vers les cieux, et Saez qui hurle dans mes oreilles d’une voix nasillarde : « God blesse America ». Je ne peux pas m’empêcher de sourire bêtement, comme un enfant, c’est que j’ai l’impression d’être dans un film. Étrange ressenti. New-York, on a l’impression de connaitre pis en même temps, on ne connaît pas. Si bien que, lorsqu’on y est, ça semble irréel  spectateurs une fois de plus, du rêve américain, du délire mégalomane d’un pays prophète, d’une propagande bien faite. « America is God ! » pour bien du monde, mais pas pour le bien du monde. Les drapeaux flottent patriotiquement sur les façades des tours de Babel, qui s’élancent comme des minarets vers le ciel, caressent les dieux, insolents, d’acier et de ciment, de brique et de fric, de sueur et de labeur. L’irrégularité, l’imperfection, qui par leur dichotomie en font la perfection est anéanti dans la construction des démons fait homme, en éloge de la ligne droite, du carré, du parallèle et du perpendiculaire. L’architecte à équerre n’est qu’un profane de la nature qu’il blasphème. Elle, d’un nombre d’or ou de rien, souffle la vie dans chaque recoin.

Time square qui ne s’éteint jamais, à l’allure du consommé et du consommable. USA 2013

La nuit tombe, crachant son ton orangé, sa lumière de vermeille, sur les briques de la cité. Le soleil disparaît sous l’horizon offrant à notre monde son repos quotidien. Mais Time square ne se laisse pas vaincre. Ses lumières combattent la sombre nuit. Les guirlandes d’écrans s’en donnent à cœur joie et imprègnent, dans nos cerveaux déjà souillés, des milliers de petites lumières qui inscrivent de nouvelles envies futiles, de nouveaux besoins inutiles, de nouveaux rêves illusoires. C’est comme être au pays des merveilles. On ne sait pas pourquoi on s’émerveille, on sait seulement que ça ne dure qu’un instant. Mais déjà on est shooté, et déjà nous sommes dopé, dupé, prisonnier de la magie du diable, de l’illusion du paraître, de la grande sérénade du monde à consommer, du monde qui nous consomme. Et les taxis défilent, puis les piétons traversent, encore les taxis qui défilent et de nouveau les piétons qui traversent. Je me demande, vue du ciel, à quoi ressemble-t-on ? L’Homme un mouton ? Certainement est-il pire, une sorte de race hybride entre le mouton et le loup, la fourmi et le vampire. Un beau jour, un berger nous taillera la gorge, un chasseur nous abattra, ou bien un gosse, d’un pied lourd de l’héritage de ses aînés  nous écrasera. Ou peut-être encore se sera un crucifix, parfumé à l’ail et mouillé d’eau bénite, qui nous enverra manger les pissenlits par la racine. Les fleurs repousseront sur Time Square. Le monde peut-être ira mieux. D’ici là, il ni a qu’à prier nos dieux, et sans aucun doute, essayer de faire de son mieux. Tout ce qui brille devrait attirer l’attention ; pas d’extase et d’envie folle de possession, mais de méfiance, parce que c’est ça Lucifer, c’est la Lumière.

Ce même soir, alors que nous nous perdons dans les labyrinthes du métro New-Yorkais afin de rejoindre le Bronx pour passer la nuit dans une cage à poule d’un immigré Italien, je repense au tramway qui traverse d’Est en Ouest, la Seine-Saint-Denis. Quelques jours auparavant, entassés dedans comme des sardines, à hauteurs de la Courneuve, alors que deux femmes perdent une énergie folle à s’engueuler pour une réflexion d’expression visuelle sans queue ni tête, je prend du recul et constate, une nouvelle fois, l’absurdité de la vie en ville et plus est dans ses banlieues. Si sauvage il existe, ce n’est pas dans les forêts du monde qu’il faut les chercher, mais dans les villes des Hommes civilisés. Et pour être sur d’en trouver par bouquet entier, venez les cueillir dans les métros, les tramways ou les bus. Mais alors excusez-les, parce que leurs vies, semble-t-il, est celle d’un damné en enfer.

Il y a deux jours, je songeais, en observant les Londoniens,  tête caché derrière leur papier en éventail tenu comme un rempart aux yeux du monde, à l’évasion que peut procurer, dans une vie bien pauvre, le journal. Une réflexion d’Henry David Thoreau met alors revenue : « Pour le philosophe, toute nouvelle, comme on l’appelle, est commérage, et ceux qui l’éditent aussi bien que ceux qui la lisent ne sont autres que commères attablées à leur thé. » ou dans leur métropolitain ! Quelques jours plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique les éventails de nouvelles ne sont pas déployés, ce sont les écouteurs, qui plantés dans les oreilles font rempart à l’agression de la routine et à l’invasion de l’autre. Les yeux plissés ou fermés, les têtes branlantes, le son isole les gens dans leur intérieur, camisole en musique. La folie stagne dans l’air des mégalopoles, chacun se protège. Moi j’observe, abasourdie, et je pense à Saint Exupéry qui, en 1939, écrivait dans Terre des Hommes :

« Je ne comprends plus ces populations des trains de banlieue, ces hommes qui se croient des hommes, et qui cependant sont réduits, par une pression qu’ils ne sentent pas, comme les fourmis, à l’usage qui en est fait. De quoi remplissent-ils, quand ils sont libre, leurs absurdes petits dimanches ? »

Les millions d’indications visuelles et sonores on fait perdre le sens de la vie. Ce sont des œillères que les citadins ont mises, pour avancer sans broncher, pour ignorer le voisin, pour marcher sur les pieds du vieillard et ignorer celui qui crève sur le pavé. En automate ils travaillent dans leur fourmilière  s’activent, se pressent jusqu’à la moelle. Dans le flot d’ordre permanent, d’interdictions constantes et d’éternelles indications, le libre arbitre en prend un coup et la routine sent la mort. Une odeur nauséabonde qui pour eux, fiers et heureux, hume la sécurité. Si un jour je deviens citadin, je pisserais sur la tête au bonhomme du passage piéton, et à chaque traversée je prendrais le risque de me faire écraser. Au moins pour sentir que la vie ne m’a pas quitté.

« J’ai besoin de vivre. Dans les villes il n’y a plus de vie humaine. » St Exupéry

Plus aucun contact avec la terre, la nature directe, plus d’espace légitime d’intimité, on se colle les uns aux autres sans se regarder, on s’entasse comme des poules en batteries. On se coupe du rythme de l’univers pour en créer un artificiel, pollué, bruyant et agressif. La ville à ses bons-cotés, ceux qui y vivent savent le faire valoir, mais en vérité, la ville c’est la mort.

La vie est-elle à sens-unique? N’y a-t-il qu’une seule direction? Qu’une voie possible?

Panneaux directionnels

« Les millions d’indications visuels et sonores ont fait perdre le sens à la vie. »
USA 2013

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