Voyage dans l’espace – temps

"Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent... " Pérou

« Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent…  » Pérou

 

« No puedes comprar mi vida » – Tu ne peux pas acheter ma vie

Calle 13

Dans les rues du Bronx chante le lingala, les pantalons se portent bas, le noir ne détonne pas, Malcolm X est un roi, les bières sont des cerveza et la nuit les boomers des caisses customisées bombardent du Calle 13.

« Soy, soy lo que dejaron, soy las sobras de lo que te robaron… »

Je ressens soudain le souffle du temps m’aspirer de nouveau dans la cantine de mes souvenirs. Du Bronx, je m’envole pour Santa Marta en Colombie. Le marché grouille de monde. Les bananes sont empilées à l’arrière des pick-up, quelques noirs aux dents d’ors, les jettent par-dessus bord, afin qu’elles s’étallent sur les comptoirs des vendeuses. L’odeur des fruits et des légumes, se mélange aux gazes d’échappement, aux cris incessants et à la chaleur latine, qui émane, telle une saveur, des hommes nés sous les tropiques. Juteux et sucrés comme leurs fruits colorés, l’humain des tropiques, qu’importe sa race, sa couleur ou sa foi, agite son postérieur au rythme des tambours, de la houle et de la mélodie de la joie. Les anges chantent au soleil. Le diable joue au tamtam, soulèvent d’un souffle les jupes légères, et en diapason avec les dieux bienveillants, emporte le bonheur des instants éternels sous les latitudes que notre machine économique à l’habitude d’écraser. Le Bronx reprend de la couleur.

« Soy Latina America, un pueblo sin piernas pero que camina… »

Les briques des barres d’immeubles se colorent, les bonnets se retirent, les femmes quittent leurs leggins et longs manteaux pour secouer, dans leurs robes trop courtes, leurs formes latines, leurs lunes, les mariant aux rayons du soleil qui brûlent la tristesse des cœurs meurtries.

Et je continue ma chevauchée dans les alizés. A califourchon sur mon sac de couchage, surfant les nuages, soufflé par les ondes des enceintes. J’atterris dans les environs de Sicuani en plein mariage péruvien. La fête bat son plein et la montagne redresse ses poils. La couleur n’est pas avare, sa palette ferait rougir Picasso, ou ces autres artistes des formes et des savoureuses géométries physiques, yeux hypersensibles à l’âme éternelle, à l’esprit des choses. Les costumes émerveillent, les masques ensorcellent ; quels esprits sont cachés sous les peintures, les tissus, qui dansent les rythmes Quechuas, les chansons de Patchamama, la foudre du tonnerre et l’amour de la Mère ? La joie brise la froideur des traits de montagnard, les sourires scarifient les joues sèches et figées par l’ardeur du rayonnement des cimes, le visage des hommes s’ouvre, ceux des femmes, trop souvent opprimées, s’émancipe. L’amour fait valser les corps. Dans les vallées des Andes, s’élève la mélodie de la flûte de pan, comme un vol de condor, s’échappe vers les cieux pour saluer les dieux.

Tú no puedes comprar al sol                           Tu ne peux pas acheter au soleil
Tú no puedes comprar la lluvia,                    Tu ne peux pas acheter la pluie
Tú no puedes comprar el calor.                     Tu ne peux pas acheter la chaleur
Tú no puedes comprar las nubes,                 Tu ne peux pas acheter les nuages
Tú no puedes comprar mi alegría,               Tu ne peux pas acheter mon bonheur
Tú no puedes comprar mis dolores. »         Tu ne peux pas acheter mes douleurs

Dernier refrain en portugais, la voie fait son effet, adieux les Andes, bonjours Rio ! Ipanema, Copacabana, les peaux cuivrées, les hommes aux corps sculptés, les femmes aux fesses bombées, et la musique de la liberté. L’humidité de la jungle descend jusqu’aux rues pavées par les escaliers de Santa Teresa, poussant le toucan dans l’empire des bâtiments. La chaleur des pistes de danse transpire dans les rues. Les tambours frappent le rythme des couvents africains, les Orishas s’invitent sur les trottoirs, pour que les Brésiliens n’oublient jamais leurs métissages, leurs héritages de l’Afrique.

Puis me voilà chez moi, dans mon salon, avec Simon, amitié liée en voyage. De ces amitiés qui se forgent sur l’instant et son intensité, sans jugement imprudent, sans attente hypocrite. Nous partageons à sa santé et à celle de l’Amérique du Sud – que nous avons foulé quelques semaines côte à côte – un verre de rhum de Caldas et un bon cigare Colombien. Le goût de la sueur et de la terre, du bonheur et de nos frères, de l’histoire et du présent, la chaleur de l’instant. L’amitié en fumée s’envole avec moi aux pays où les rêves sont rois. Sur mon nuage, latinoamerica, au fond des âges, je pense à toi.

« Soy una fabrica de humo, mano de obra campesina para tu consumo…”

La nuit suivante, dans une auberge d’un quartier noir de Brooklyn, l’Afrique s’invite en songe et en palabre.  L’auberge est tenue par un immigré ghanéen, Desmon, carré, visage large, d’abord fermé, qui semble s’illuminer lorsqu’il sourit, ce qu’il fait généreusement lorsqu’on évoque son pays. Comme une tradition, lorsque l’Afrique de la Disapora se remémore avec nostalgie son pays natal, c’est la nourriture qui lui vient. C’est ainsi qu’on se souvient du fufu, kenkey et des autres pâtes typiques du sud du Ghana. Je revois la vieille, devant son feu de charbon, brassant la sauce comme un druide sa potion. C’était en 2006, j’avais élu domicile durant un mois, dans une de ces maisons familiales d’Accra. Mon hôte, que je surnommais « Bigman », en référence évidente à sa corpulence, vivait avec ses trois sœurs, nièces, et son frère « Tallerman ». Sa vieille mère, qui vivait chez un de ses frères à quelques rues, avait insisté pour venir vivre parmi ses enfants le temps de ma présence afin de préparer, chaque soir, de quoi rassasier l’invité. C’est ainsi que durant tout mon séjour dans cette capitale agitée, j’ai festoyé en dégustant la pâte de maïs accompagnée d’une ration gigantesque de sauce aux petits poissons frits. J’ai alors compris, que la corpulence de mon amis, bien qu’aidée par les gênes, n’était pas un hasard. Me souvenir de ce plat s’associe en mon esprit à celui de cette vieille a marqué mon cœur. Elle qui était si proche de ses filles et de ses petites filles. Elle riait aux éclats en écoutant les histoires des jeunes et les commérages des filles.  Les générations s’entremêlent, s’échangent, le sourire du vieux fait écho à celui de l’enfant. On les voit, à l’opposé du temps, l’un vierge, l’autre étripé par la vie, embrasser le même regard simple.

Tous assis autour d’une table basse, un plat de pâte dans l’assiette, une casserole chacun de sauce, un match de la coupe du monde à la télévision, nous dégustions notre festin. Je me délectais de l’énergie dépensée par mes hôtes, à refaire, commenter, ou imiter « le ballon », comme ils appellent en Afrique, le foot. Une coupe du monde, paraît-il, est un grand spectacle. Mais en Afrique c’est tout autre chose ! C’est la folie ! Et chaque fin d’après-midi, je chaussais une paire de mocassins en toile, deux pointures de trop, pour affronter les géants Ghanéens qui reproduisait – à leur manière – dans le ghetto, les matchs de leurs idoles. Moi, le gringalet blanc, français donc héritier de Zidane, je me faisais éclater contre les murs du terrain vague, et chaque fois, je finissais en sang. Chaque jour la balle animait le terrain de terre, de pierres, de trous, de bosses. Deux cages, de la taille d’un tabouret renversé, qu’il était déjà difficile de viser, étaient protégés par des gardiens. 5 contre 5 ! Jusqu’à la mort ! Du moins, jusqu’à ce que l’obscurité gagne la volonté. Durant l’affrontement, les jeunes et les filles, supportaient les équipes. Sur le terrain, j’étais secoué, écrasé, exténué, transpirant par tous les ports la pâte de maïs, voulant sauver la face de Zidane. Mais je ne put rien faire, lorsque prit de folie, il balança sa tête sur l’Italien.

Au milieu du terrain vague, comme une cheminée, un carré de moellon servait de salle de bain. A la fin du match, j’allais tirer comme chaque matin, un seau d’eau du puits, je récupérais mes habits qui séchaient depuis l’aube sur la corde à linge, et je me lavais, la tête qui dépassait des moellons, au milieu du terrain. Puis venait le rendez-vous sacré, le fufu et le match !

Desmon m’avoue, que parfois, sa sœur qui vit toujours à Accra, lui prépare quelques boules de kenkey, qu’elle enroule dans les feuilles de plantain et lui envoie par la poste. Alors son visage s’illumine, il se caresse le ventre, et il savoure depuis Brooklyn, le soleil du Ghana. Il reçoit dans sa bouche, comme le corps du Christ, l’amour de sa famille.

" La science de bouger le corps, que l'Africain cultive depuis l'enfance..." - Bénin

 » La science de bouger le corps, que l’Africain cultive depuis l’enfance… » – Bénin

Il y a aussi Sona, cette belle Française d’origine Malienne, affirmée, sure d’elle, élégante, venue au Canada chercher du travail, aventurière en affaires, femme moderne, dynamique et volontaire. Elle est de passage à New York, avant de rentrer en France pour quelque temps, puis s’envoler au Mali pour entreprendre. L’Afrique est en croissance, l’Occident en récession, où est l’avenir pour l’entrepreneur ? Six années passées à Londre lui ont offert un anglais parfait, à l’accent doux, à la mélodie roulante. Elle échange avec Nina les recettes du continent, du Mafé, du Tieb, du Sakasaka. Sona aime la femme congolaise, celle d’Afrique centrale, qui porte la générosité du continent dans ses formes. Nina aime l’élégance des femmes du Sahel. Puis vient la musique, la science de bouger le corps, que l’Africain cultive depuis l’enfance, bercé aux rythmes complexes et aux mouvements qui les accompagnent. Le coupé-décalé ivoirien, inspirée des rythmes zaïrois, ou encore les sonorités malienne, les envoûtantes mélodies des koras ou les vibrations des djembés. Et bien sur Salif Keïta ou le Sénégalais Ismaël Lo. Inéluctablement s’ensuit la situation du Mali, celles des frontières, des islamistes, d’AQMI, du MNLA, des Touaregs, de la confusion, des quiproquos, de la Françafrique, de l’uranium, des médias, du désert, de l’histoire, des colonies, du temps qui va, et qui va mal, du temps qui passe, qui laisse des traces. Puis vient l’espoir. Puis la route de l’espoir. Cette larme de goudron qui relie Nouakchott en Mauritanie, à Bamako au Mali. Cette lame d’asphalte versé sur le sable, comme une marque d’arrogance à l’espace pour s’affranchir du temps. Mais le Sahara n’a pas de roi, le Sahara n’a pas de loi. Et le goudron s’effrite comme du shit marocain sous le feu du soleil. Et la route est un champ de mines, un purgatoire à carters et amortisseurs, un tortionnaire à pistons et boîtes à vitesses. La Master de 1984 qui nous portait – Nina et moi – en 2010, a tiré de ce trajet la gloire de sa vie de routier. Il a survécu, non sans broncher, mais fièrement. Sans crise majeure qui aurait avorté l’aventure, loyal comme un bon soldat, il a débarqué un beau jour, sous la pression de ma semelle, sur le pavé poussiéreux de Cotonou, 9000 km après avoir quitté Albertville. Sa fuite vers le sud l’a sauvé d’une casse certaine en l’esquivant de la dureté du contrôle technique. Cette route de l’espoir lui a redoré le blason. Il fut accueilli presque comme voiture de luxe au pays des tombeaux roulants.

Puis cet Ougandais qui vit à Mexico, là où il prêche pour une de ces églises du réveille déglinguées qui rongent l’Afrique centrale. Il s’occupe de recruter des joueurs de foot nous dit-il. Il est ici pour récupérer une voiture, il vient de se marier à une Anglaise. Ils partent en amoureux, comme Nina et moi la semaine prochaine, à bord d’une voiture pour Mexico depuis New York. Joignant l’utile à l’agréable, l’éphémère au durable, ce sera leur voyage de noces.

Ah l’Afrique ! Elle est partout, surtout dans ma tête et mon cœur.

La soirée se poursuit dans un bar jazzy, ambiance afro-américaine, devant une pinte de bière locale et un match des Chicago Bull, du jeune Johakim Noah, qui mettent la pilule à l’équipe du quartier. Et toute la nuit le dancehall fait vibrer les briques et le vieux planché.

"La satisfaction matérielle n'apporte pas la création, et l'art s'envole des ghettos..." - Adja dans son harmonica souffle la vie.

« La satisfaction matérielle n’apporte pas la création, et l’art s’envole des ghettos… » – Adja dans son harmonica souffle la vie.

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Une réflexion sur “Voyage dans l’espace – temps

  1. Que de chemins croisés, que de rencontres faites, à califourchon sur ton sac de couchage ! D’un pays à l’autres, d’une personne à l’autre…
    Très beaux partages de vie entre aujourd’hui et hier, au fil des voyages… Lecture passionnante.

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