La tête de la pieuvre

Ce parc gigantesque (Central Park), faussement naturel, poumon artificiel des citadins New-Yorkais, s’étale dans Manhattan, séparant Harlem et le Bronx du sud de la ville. Là-bas où brille Time square, Chelsea, Broadway, et le nouveau World Trade Center. Les rues sont larges, mais la hauteur invraisemblable des bâtiments, donne au tout, un aspect encaissé. A l’ombre des tours, la fourmilière grouille, chacun s’active à sa tache, à son rôle, au bon déroulement du système. Lorsque midi approche, les vendeurs de donuts laissent place à ceux de hot dog, et toujours dans la même frénésie, chacun se ravitaille sans perdre de temps, dans les fast-foods, les pizzas sur le pouce, les tacos ou les sandwichs orientaux dégoulinants de sauce.

Au pied du nouveau World Trade Center, on s’imagine la chute des jumelles qui le précédaient. C’est tout un symbole qui fut frappé ce tragique premier jour – selon le calendrier copte (premier calendrier Chrétien) – du 3ème millénaire. Nous sommes les jeunes de cette génération. Celle de la cristallisation du nouvel ordre mondial. De la dictature mondiale du marché, de l’économie, de la pensée. Ce fut le point zéro. Parce que l’histoire a besoin de dates, l’Homme de chronologie, de repère dans le temps qui s’évade. Chacun des jeunes de ma génération se souviendra du 11 septembre 2001. Du crie sourd de la peur. La peur, de la terreur qui s’immisce dans la peau, franchissant les seuils de nos chaumières par la boîte à image, par les ondes des radios et de l’internet. La division, le règne sur le troupeau de bêtes.

Wall Street

Comme un gardien de prison, un homme grand, élégant et strict protège la grande machine infernale. L’électrogramme du monde économique, de l’abstrait de la matrice. Dans la rue, dansent sur des crânes pleins de chiffres, des kippas juives, des cartables d’affairistes, et quelques cigares qui relâchent, dans leur âpre fumée, le stress d’une vie d’assassin. Je dis assassin car ils le sont ces ouvriers de la grande machine, ces garants de notre civilisation, ces SS du capitalisme, à Genève, à Londre, à Tokyo, à Paris, et ici, à Wall Street, derrière la lourde porte que surveille, entouré de caméras, ce pion du grand système. En face de lui, derrière les barrières de sécurité, je pense à l’effet papillon, à ses innombrables battements d’ailes qui, derrière ces murs, provoquent des famines en Ethiopie, des massacres en Somalie ou au Congo, des génocides d’Amérindiens, des bidonvilles en Indes, ou encore, contaminent des rivières, des fleuves, des mers, exterminent des espèces d’animaux ou des espèces moins rares d’Hommes pauvres. De la démagogie de gauchiste fumiste ? Je n’ai pas la raison à la démagogie, ne suis ni de gauche ni de rien, et je ne fume plus depuis mes 19 ans.

Je me souviens de la fin aout 2005, je rencontrais Cogbé, même âge que moi, un peu plus grand, regard dur, visage doux, sourire éclatant. Il m’apprenait à secouer la calebasse en rythme. A l’ombre d’un cocotier, accompagné de la mélodie de la mer, de la symphonie du vent, la scène à la couleur du paradis. A 18 ans, on voudrait que le temps s’arrête ici, comme s’il pouvait épouser l’espace, en chasser les soucis et l’habiter de son immortalité. Mais les vérités sont plus dur que les rêves, plus cruelles que les fictions, plus intense que les pensées. C’est ce qui les rend lourdes. Quelques mois auparavant, Faure Gnassingbé avait succédé à son père, le dictateur Gnassingbé Eyadema, à la tête du Togo. La succession c’était faites comme trop souvent en Afrique, dans le sang, la fraude, le mensonge et devant les observateurs aveugles de l’ONU. Mais aussi avec l’approbation de la France, mon pays. Il me raconta, avec un fatalisme écœurant, comment les militaires avaient pénétré sa maison et tiré sur sa famille. Lui avait fui par la fenêtre. Maintenant, un sourire sur son visage, il frappait le Tam Tam avec Amouzou et Joël, animait les paillotes de la plage, le temps que la tension retombe et qu’ils puissent rentrer dans leur vie souillée.

"Justice" mais pour qui?

« Justice » mais pour qui?

Il m’a raconté sa vie, son pays, la terreur. Oh oui, j’avais 18 ans, j’aimais aller à la castagne et boire des bières. Apparemment bien peu de soucis dans ma vie ! Ce fut le premier coup dur. Et bien d’autres ont suivi. Puis on s’habitue. Non, en fait, on ne s’habitue jamais devant l’atrocité. On la pleure, elle nous empêche de dormir, elle nous réveille en pleine nuit, elle nous déforme le visage devant le miroir. Rapidement je suis entré dans ce monde du murmure, dans la pénombre qui garde les secrets, réunions de réfugiés politiques, d’exilés, d’artistes engagés, ou de simples victimes ; non d’une tyrannie, mais d’un système tout entier, qui depuis cette lourde porte s’élance dans le monde telle une pieuvre qui déploie ses tentacules. Mettre le nez dans les rouages occultes de notre monde, c’est remonter le cours de notre civilisation, mais aussi celui du cœur des Hommes. Devant la froideur de la réalité, sous le choc des claques qu’elles m’a envoyées, je me suis vue consacrer beaucoup de temps ces dernières années à fouiller entre les tentacules de la grande pieuvre. Voilà qu’on se retrouve, face à notre monde, face à nous-même. Il porte notre visage. Il porte la marque de notre cœur meurtrie. Il porte l’histoire de notre vie. Devant l’affreux visage de notre société, de son système, de son histoire, nous ne pouvons que fuir ou résister, ou encore, fuir et résister. Jamais nous ne devons accepter que le gardien de cette lourde porte soit le garant de la destruction massive de la planète, de l’exploitation massive de ses ressources, humains ou non, ni de l’injustice, de l’inégalité, et de la division contrôlée de l’humanité.

Je tourne les talons à la spéculation outrancière et à quelques pas, jette mon désarroi dans les yeux de ces SDF qui chialent leur misère aux pieds des buildings de verre. Et je prie pour que leurs larmes, en ruisseaux, par quelques effets de Karma, montent en crue pour emporter Wall Street, le Rockfeller-center, et la pyramide infâme qui fait crever mon monde.

Julien

Empire State Building - New York

Empire State Building – New York

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3 réflexions sur “La tête de la pieuvre

  1. Tu as un terrible talent d’écriture, tu arrives à mettre les mots de manière précises sur un paysage : urbain ou naturel, n’as tu jamais pensé à écrire des ouvrages sur les voyages? Dommage que tes pensées t’égarent sur un chemin de révolutionnaire, ta description de New York frise la perfection!

    • Merci pour ces compliments qui me touchent. Peut-être as-tu raison, mais je ne me sens pas « égaré ». J’écris ce que je ressens, et pour l’instant, mon vécu ne me permet pas de taire ce côté « révolutionnaire ».
      Merci et à bientôt j’espère! 😉

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