Le chant d’Harlem

Browstones de Harlem - Série de maisons en grès rouge, identiques, construites au XIX siècle. Browstones de Harlem – Série de maisons en grès rouge, identiques, construites au XIX siècle.

Sur la 125ème, entre vendeurs Portoricains de donuts, et vendeurs noirs à la sauvette, quelques camés finissent leur nuit d’épaves échouées sur les trottoirs d’Harlem où naviguent des sachets plastiques balayés par les vents printaniers. A deux carrés, une église nous accueille pour le sermon du dimanche. Les chœurs gospels emplissent les âmes vides et emportent les âmes pleines. Voilà une démonstration d’amour qui s’échappe des Hommes, une étincelle divine qui transite par une trachée pour éclabousser la foule de l’énergie de la vie. Et les paroles de Louis Armstrong prennent là tout leur sens :

« Ce que nous jouons, c’est la vie ! »

Le cœur irradie de joie et la communion prend tout son sens lorsque chacun s’embrasse, se rencontre, se serre, se regarde dans les yeux. L’inconnu devient vivant, l’étranger devient quelqu’un, le feu devient divin. Nul besoin d’être un croyant, un chrétien, un musulman ou un athée, besoin seulement d’un cœur, de l’ouvrir, de le donner, de l’échanger. Ces églises d’Hommes fiers, d’Hommes forts, de cœurs ouverts, savent faire vivre l’instant, dégager l’énergie du présent, recevoir et ressourcer l’âme en peine ou de passage, l’âme charitable ou à charité, l’âme perdue, l’âme défendue, l’âme vendue ou en vertu. Toute la grâce du monde se cristallise dans ces femmes, droites et fières, de tout âge, vêtues pour le dimanche, coiffées d’un chapeau de goût sur lequel trône une fleure de toute élégance, sans mode éphémère, habillées par l’âme noire d’Harlem. Harlem, le cœur, l’histoire, le sang, le temps qui la construit, la vue naitre, souffrir et ne jamais mourir. Les photographies de Grodon Parks exposées au Studio Museum Harlem laissent couler la larme qui a nourri les fleurs de ces rues. Le noir, toujours exclu du centre des affaires, est poussé toujours plus loin. Loin des yeux et loin du cœur.

Et Harlem, paraît-il, s’embourgeoise ; et les blancs aujourd’hui métissent le paysage. La fracture sociale est souvent raciale, et la coutume occidentale, emprunte de sa volonté de dominer, sans s’exorciser de ses abominations, place le noir au rang du paillasson. Mais on sent Harlem comme un poème. Et son nom qui répond de lui-même. Jamais le satisfait ne crée. Et voilà que l’art, la magie des mots, le vol des notes, la particularité des modes populaires, s’envolent des murs des ghettos. Harlem a crié au monde son influence, son caractère, sa poésie. Les remparts, barreaux de prison sociale, ont été rompu par le vent de la liberté qui s’échappe de la voie des opprimés. Harlem est noir dans le cœur, riche en couleur, et a touché l’âme des sensibles en expulsant dans le cosmos ses ondes de joie qui naissent dans les vies incertaines. Aujourd’hui, ceux qui voulaient voir cet univers se morfondre sous les mains de fer, traversent Central Park, franchissent le seuil, pour le balayer de leur hypocrisie, pensant faire le pont entre les riches et les pauvres, alors qu’ils repoussent seulement,  en colonisateur qu’ils sont, les limites de leur monde.

Mais voilà qu’encore, divaguant devant les étalages de disques piratés, j’entends les notes d’Armstrong, de Marley ou les mixtapes de hip-hop des années 80, qui jamais entre les briques d’Harlem, ne pourront sonner fausses. Et défilent quelques noirs, survêtement sur les isquios, lacets dénoués, vieux poste au bout d’un bras ballants, démarche de gangsters, imposant leur marché dans les rues de leur quartier, pinçant du regard le touriste, qui pénètre leur monde sans jamais pouvoir le comprendre.

« Ils ont la vie du pauvre et le regard du roi » Saez

La vie entière raisonne entre les blocs d’immeubles, fissure du temps, courant d’air qui porte le gospel dans le creux des oreilles de ces gens morts, marchants les yeux fermés, devant un monde qu’ils ignorent, parce qu’ils ne le sonderont jamais, prisonniers de l’avis qu’ils lisent, qu’ils gobent comme leurs bouffes de merde, comme les discours démagogues et les salades télévisées. La vie entière bouscule les morts qui se pavanent sur la planète dans la seule intention d’aller où l’autre va, pour ne jamais rater ce qu’ils ne comprendront pas. Je préfère être le roseau à ce piquet de bois mort qui finit par craquer.

Ce sont dans ces Browstones, d’abord bâti pour les bourgeois, que sont venu se réfugier les noirs chassés des autres quartiers de New York comme l’on nettoie la saleté. Ils rejoignirent alors ceux qui peuplaient déjà les alentours de la 125ème, exilés du sud, des champs de la ségrégation, de l’esclavage et de la honte. Chaque maison à sa poubelle, Harlem devint celle de Manhattan.

Bloc d'immeubles - Harlem 2013

Bloc d’immeubles – Harlem 2013

L’entre-deux-guerres vu naître la Renaissance d’Harlem, un mouvement afro-américain culturel qui franchit les frontières du ghetto, de la ville, et du pays. Puis, foyers des luttes sociales et civiques, de Marcus Garvey à Malcolm X, jamais Harlem ne s’est empêché de parler. Aujourd’hui bien rénové, libéré de son statut de délabré, dynamique – d’un point de vue économique – inséré dans la société, retiré des «  zones dangereuses », Harlem est-il toujours au fond le même ? Non que le développement ou l’insertion dans l’ensemble du système soit bon ou mauvais, mais Harlem n’était-il pas avant tout la population qu’il abritait ? Est-ce cette population qui s’est fait nouvelle peau ? Est-ce elle, qui aujourd’hui n’est plus analphabète, ou sous le seuil de la pauvreté ? Où est-ce celle qui l’a remplacé? Les centres commerciaux, les peintures fraîches, les Starbucks, tous ces symboles affectionnés pour quantifier le niveau de vie, sont-ils la porte au développement ou un balaie à pauvre ? Peut-être les deux, peut-être ni l’un ni l’autre. Toujours est-il qu’Harlem n’a pas dit son dernier mot, car du temps qu’il n’était qu’une bourgade, à celle des discours de Malcolm X, passant par son accueil des immigrés juifs, italiens, polonais, à la Salsa née dans son est hispanique, à l’art afro-américain ou les manifestations contre l’invasion italienne de l’Ethiopie, jamais Harlem ne s’est tue, jamais sa langue, son humeur, son attitude n’est restée coincé entre ses murs de briques.

Les rues d'Harlem portent les noms de ses héros

Les rues d’Harlem portent les noms de ses héros

Derrière l’ombre des derniers ormes d’Amérique du Nord, protégés par un rempart de bitume de la graphiose (champignon parasite qui a décimé l’espèce en Amérique du Nord et en Europe), les deux pieds dans Central Park, je laisse mon regard dévisager Harlem. Un orme pleure, comme le fond les soles, la mort de sa race. Tel un Lion en cage, sauvé de la disparition par la cage de l’Homme, il pleure la fin dans une forêt naturelle qu’il a troqué contre une longue agonie dans ce lopin de terre. Alors pour être utile et sentir son âme respirer, il prête son ombrage aux couples, et lorsque l’amour pleure, les accompagne en lâchant ses branches en sanglots.

–  la suite bientôt – L’autre partie de Manhattan, le sud, sous la barrière de Central Park.

Julien

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