L’aimant des villes

La tradition scrute la modernité - La Paz (Bolivie)

La tradition scrute la modernité – La Paz (Bolivie)

Perché dans les airs, profanant le royaume des êtres à plumes, dans un de ces oiseaux de fer qui polluent l’atmosphère et sa légèreté, je survol l’Amérique des grandes plaines. Souvent, les Etats-Unis, dans nos idées atrophiées, ce sont les grandes villes. Ce qui m’amène ici c’est tout le contraire. Ce sont les grands espaces que le vieux continent, depuis trop longtemps peuplé par l’Homme blanc, son ambition ravageuse, sa curiosité mal placée et son orgueil démesuré, n’ont pas sus préserver. Ces grandes plaines qui sont synonymes mêmes de la liberté. Là où ont couru Sitting Bull et Crazy Horse, là où des nuées de Bisons détallaient librement avant que le visage pâle, en quatre siècles, réduisit leur nombre de plus de 50 000 000 à 750 ! Ces plaines qui se confondent avec le ciel, défiant l’horizon, concrétisant la notion étrangère à notre esprit, d’infinité, de la non-limite, de l’expantion éternelle. Perché là-haut, où devrait être l’aigle et non l’Homme, je rêve de courir comme un Sioux, dans les herbes de la plaine.

Le retour à la vie simple. C’est-à-dire à l’essentiel. Respirer l’air, boire l’eau de la rivière, se fier au ciel, porté par le vent. N’est-ce pas là la liberté ? Celle que j’écoute dans mon cœur, celle qui me pousse sur la route, celle que j’aime. Je me prépare encore, là prend à petits pas, tenu par mes longes. Un jour pourtant, je le sais, comme Buck je m’en irai.

Seattle à son charme me direz-vous, à vrai dire sans doute, mais sans que je tombe sous. Grande peine faut-il, à une ville, pour me tenir dans ses filets et me faire croire, l’espace d’un instant, que je pourrais y rester quelques cycles complets de lune. La Paz peut-être, elle qui s’élève au delà de la plupart des sommets de mes Alpes, elle qui se tient à l’adret et à l’ubac, accrochée aux pentes rocailleuses de la grande cordillère sud-américaine. Encastrée là, comme aurait pu l’être des arbres si le climat altitudinal des Andes du centre l’avait accepté, ces bâtisses de briques rouges – couleur de la roche qui les porte – font parties du paysage. Lorsque, à bord d’un minibus qui tire de son vieux moteur la force de grimper là-haut, ou lorsqu’on puise dans ses poumons l’oxygène pour venir à bout de son dénivelé, on se pose enfin sur ses hauteurs et l’on découvre alors, la profondeur infinie de l’Altiplano. Ce haut plateau posé à 4000 m, mer desséchée qui s’étire sur 1500 km entre la cordillère occidentale et orientale, est surveillé par des dizaines de sommets enneigés qui culminent à plus de 6000 m. La cordillère Royale comme épine dorsale de ce pays des merveilles, de ce patchwork naturel, de ce royaume merveilleux, s’élève au delà l’horizon, sciant de son éclat l’azur du bleu du ciel. Et là, géant, imposant, tel un dieu, vêtu de son long manteau, l’Illimani se pose en gardien de cette ville qui a brisé les codes en s’inscrivant dans la géologie morphique la plus hostile qui puisse être. A ses pieds, je perds mon regard dans les anges blancs et entend leur appel. L’appel du Grand Blanc, l’appel des cieux, l’appel de mes dieux. Oh oui,  peut-être bien que La Paz peut avoir cet aimant qui me tiendrait près d’elle quelques cycles complets de lune.

Rio de Janeiro, inscrit dans sa baie, à fleur de jungle, sculptée dans les parois des reliefs stridents qui surpassent d’un lancé franc les eaux de l’océan. Cet océan, qui à ses pieds, se jette en plages de sable blanc. La mégalopole se scinde en crique, se camoufle derrière des pains de sucre, derrière des épines rocheuses, et de nouveau on la trouve, recouvrant les chevilles de ce fabuleux décor. Cette ville où se dandinent les silhouettes des déesses et des dieux, où la musique du cœur s’échappe des chaumières, emportant l’esprit des rues dans la frénésie de leur poésie. Rio et ses contrastes, son métissage culturel, ses origines lointaines, son amour du soleil. La vie roule dans ses rues pavées ; des plages jusqu’à la jungle qui tapisse les sommets, passant par Santa Teresa, Lapa, ou les dizaines de favelas. Et les nuits semblent éternelles, c’est le toucan, à l’aurore, qui frappe la fenêtre de son long bec pour lever l’âme retournée sous la vague. Rio, nichée sous la protection du Christ Rédempteur, elle aussi a brisé les codes, se forgeant dans son élégante fièvre, sa légende. Aujourd’hui encore, la simple évocation de son nom est une véritable invocation de l’esprit tropical, et son envoûtement invite au voyage ! Et Rio danse et nous emporte.  Rio, je serais prêt pour la suivre, quelques cycles complets de lune…

Les jumeaux au couchant - Rio de Janeiro

Les jumeaux au couchant – Rio de Janeiro

La seule ville, pour l’instant, qui m’est tenue de nombreux mois, c’est Cotonou, la capitale économique du Bénin. Mais pour bien d’autres raisons. Lorsque je l’ai découverte en 2005, comme beaucoup de ceux qui y passent en provenance de la douce Europe occidentale, je l’ai d’abord vu pour son apparence. Hideuse ville, décharge à misère et à miséreux, envelopée de son nuage de pollution, promenant dans ses rues les plastiques souillés, le sable des vons non pavés et l’odeur nauséabonde de ses caniveaux débordant de déchets urbains. Elle est bien plus proche, en apparence comme dans le fond, à un bidonville géant, qu’à un centre urbain politique, administratif et économique, qu’elle est censée être. « La grande délabrée » comme je l’ai vite appelé, n’a aucun attrait et est invivable. Elle est le synonyme vivant ou l’exemple même de l’échec de la colonisation et de sa post-gestion. Ses rues sont hantées par la misère. Tout y est insalubre et lugubre. La mort défile en toute impunité, la faucheuse à la main, et décime les familles. L’espérance de vie… pourquoi même en parler ?

Jeune mère inquiète pour l'avenir de son fils. Le petit Enock est malade. Les soins sont hors de sa porté... Cotonou - Bénin

Jeune mère inquiète pour l’avenir de son fils. Le petit Enock est malade. Les soins sont hors de sa porté…
Cotonou – Bénin

Pourtant elle m’a tenue entre ses griffes, entre ses mains poisseuses, et comme un amour déchu, ou une sorcellerie de cupidon, aujourd’hui nous sommes liés. C’est en fait ceux qui y vivent qui m’ont retenu maintes fois et m’ont lié à leur monde. Ce sont ces familles qui m’ont accueilli, les exilés Togolais qui refont la politique dans le secret des nuits sombres, les Ivoiriens qui ont fui la guerre, les Nigériens chassés du sahel par la violence du soleil, ou encore ces Nigérians qui ont renoncé aux tréfonds de l’enfer de Lagos pour ce village paisible qu’est pour eux, Cotonou. Ce sont eux tous, ces Africains des quatre coins de l’ouest du continent, qui par leurs vies, leurs histoires, leurs débats, et leur amitié, m’ont retenu près d’eux. C’est avec eux, comme l’un des leurs, sous le feu du soleil, sous le poids de la chaleur tropicale, dans l’odeur des caniveaux infâmes, en partageant leurs vies, que j’ai commencé à comprendre l’Afrique.

Moussa a quitté les champs du Sahel (Niger) à 12 ans pour venir travailler avec son oncle à Cotonou. Chaque jour, de 19h jusqu'à l'aube, il vend des omelletes et du café à la ville qui ne dort jamais. Cotonou - Bénin

Moussa a quitté les champs du Sahel (Niger) à 12 ans pour venir travailler avec son oncle à Cotonou. Chaque jour, de 19h jusqu’à l’aube, il vend des omelletes et du café à la ville qui ne dort jamais. Cotonou – Bénin

Venu d'un village du Sahel, ce jeune homme, tente sa chance dans la grande délabrée. Cotonou - Bénin

Venu d’un village du Sahel, ce jeune homme, tente sa chance dans la grande délabrée. Cotonou – Bénin

Chaque ville, pour être aimée ou appréciée, mérite son temps. Seul celui qui est victime de son aimant peut alors avoir cette patience qui permet de comprendre. Bien souvent, sur moi, campagnards dans les gènes, ça ne fonctionne pas. Alors, je reprends la route, parce que c’est où je suis le mieux, comme ces vieux Touaregs qui ne sont heureux que lorsqu’ils naviguent dans l’erg.

Julien Masson

Mama qui m'a accueilli tant de fois! De nombreux mois passé dans sa maison de Cotonou. Maison de fortune qui,en quelques pièces simples et désuètes, loge parfois près de trente personnes. Cotonou - Bénin

Mama qui m’a accueilli tant de fois! De nombreux mois passé dans sa maison de Cotonou. Maison de fortune qui,en quelques pièces simples et désuètes, loge parfois près de trente personnes. Cotonou – Bénin

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6 réflexions sur “L’aimant des villes

  1. A reblogué ceci sur worldgeographe and commented:
    Voici un blog d’un géographe voyageur avec un merveilleux talent d’écriture, et oui il ne sert à rien de faire maths sups ou l’ Ena pour savoir écrire un bonheur, je vous laisse découvrir chers lecteurs.

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