Le souffle d’une recontre

"le souffle d'une rencontre" - Seattle

« le souffle d’une rencontre » – Seattle

Le saloon est bâti comme les chalets canadiens, en rondin de bois croisés, comme les jeux de constructions de notre enfance. Aucun placo ou lambris artificiel n’est venu polir le naturel du sapin. Un long bar le coupe. Quelques manches à pression en sortent. Un gros barbu en salopette y est accoudé et se tourne la nuque chaque fois qu’elle passe dans son dos. Elle, a un mini short en jean, la taille fine, et est blonde comme une cigarette. Son sourire est affiché comme une publicité, mais son allure et sa façon de servir les vieux ours du coin, démontre un caractère trempé. Au mur, trophées de chasse, images d’ours, photos de bandes de motards soûls et de quelques rigolos qui, chope à la main, semblent dégueuler des chansons douteuses. La jeune serveuse blonde, princesse dans ce monde d’ogres, nous serre le repas. Bien gras mais bon. Souvent le gras est bon. En face de nous, les deux charmantes dames qui nous ont invités, rient en nous contant quelques-unes de leurs aventures. Elles viennent de l’est des Etat-Unis, sont sœurs, et chacun eu sa vie, bien différente, mais bien rempli. Dehors le soleil ne devrait pas tarder à laisser place à la lune. Nous attendons toujours, mais en bonne compagnie, le mécanicien.

La veille, pour la première fois en 8 années marquées par le voyage, nous louons une voiture. Déjà, nous avons peur de le regretter. La première nuit fut passé sur le parking d’un Walmart (supermarché américain). Après avoir acheté quelques ustensiles de cuisine, un réchaud, du gaz, de l’eau et de quoi faire la tambouille pour quelques jours, nous avons fermé l’œil sous les néons de la grande surface. Le lendemain, après avoir fait mille pas dans Seattle, pris une amende de bienvenue dirons-nous, cherché un quelconque intérêt à cette ville qui semble ne pas en avoir – si ce n’est un marché plutôt folklorique qui brise le mythe d’une Amérique sans légume et un musée sur les chercheurs d’or qui nous replonge dans les récits de London – nous avons mis le cape vers le sud. Dans les terres, grimpant les rocheuses, sur le tapi d’aiguilles qu’est le Washington. La carte routière indiquait un parc national, le Mont Rainier, au sommet du même nom qui culmine à 4 392m. La route s’enfonce dans l’épaisse forêt et doucement prend de l’altitude. La hauteur des Pruches de l’ouest – ces longues tiges qui élancent vers le ciel leurs coupes pointues, exhibant leurs aiguilles vertes foncées, et qui ont souvent les mollets nus – ombrage la chaussée à l’asphalte parfait. A leurs côtés, tout aussi élancés, mais portant dans leurs silhouettes la grâce de la souplesse, les Thuya géants donnent leur teint terne mais brillant à la forêt. C’est à leurs pieds, face à un relief abrupt duquel se jette une rivière en cascades, que nous nous arrêtons un instant pour jouir du claquement de l’eau sur la roche. Deux dames s’apprêtent à partir de ce lieu paisible, lorsque Nina s’aperçoit que notre voiture – un poil trop moderne pour nous – c’est verrouillé … avec les clés à l’intérieur.

L’Américain a cette manie, plutôt sympathique, de toujours vouloir venir en aide. Comme s’il s’était infligé ce rôle. Sauveur de l’humanité. Une espèce de super héro, un Captain America, qui, où qu’il soit, doit aider son prochain ou tout du moins, lui proposer son aide. C’est ainsi qu’en ville, chaque fois, et c’est souvent, que l’on a l’air perdu, il surgit d’un café, d’un coin de rue, de derrière un journal et, affichant un sourire Kinder, s’exclame :

« Hi, could i help you ? Are you lost?”

Avec bonne foi, jusqu’à ce qu’il épuise toutes ses cartes ou super pouvoir, il vous accompagne et cherche solution à votre problème. Ce jour-là, j’ai aimé plus qu’aucun autre jour, cette qualité parfois caricaturale. Les deux charmantes dames, qui avaient déjà démarré leur voiture et enclenché la boîte automatique, ont eu tout d’un coup l’apparence de Captain America. L’une d’elles, la plus élancée, coiffée court et lunettée, resta plus d’une heure et demie pendue à son téléphone cellulaire personnel avec, à l’autre bout du fil invisible, l’agence de location. Les négociations faites, il ne nous fallait rien déverser pour ce dépannage, mais attendre ici encore deux heures. Il était hors de question pour elles, de nous laisser sans laine dans le froid, et en proie aux ours. C’est ainsi, que nous nous sommes vu offrir, sans pouvoir dire mot, un repas chaud et du café dans ce saloon niché au creux de la forêt de conifères du Washington, l’ evergreen state.

Autour du saloon, les bois cachent quelques bungalows et petits chalets à l’apparence de cabane. Trente habitants tout au plus. Peut-être moins. Cinq cents mètres en aval, une station-service qui pourrait être abandonnée mais qui apparemment ne l’est pas. Et comme dans tous ces bleds de l’Amérique profonde, celle des bois, des plaines et des déserts, un general store où l’on trouve tout et rien, tenue par une grosse dame aux joues rose, à la voix grave, à la politesse joyeuse mais timide. Au fond, la cafetière qui fume, quelques touillettes sur le comptoirs, une poubelle qui déborde, et à côté une boîte de cookie « fait maison ».

Nous avions rejoint notre véhicule qui nous espérait comme nous espérions l’arrivée du mécanicien. Un géant, à la barbe de bûcheron, la silhouette d’un ours debout, la salopette en jean posée sur ses chaussures de sécurité, une casquette enfoncée comme un béret basque, est descendu d’un truck – un espèce de 4X4 énorme à 6 roues, dont le logo Ford est plus large que ma face caucasienne – pour nous ouvrir la portière. Deux minutes après il avait reprit place dans son engin. Et les gentilles dames, en une bise et accolade, nous ont quittés aussi vite que l’on s’est rencontrés.  Alors nous sommes retournés dormir, à quelques miles au nord, coincé entre le ruisseau et la station-service, à quelques pas du General Store.

C’est alors qu’en m’endormant dans le silence des bois du Washington, je vois défiler dans mon esprit, entre rêves et pensés, tous ces visages croisés. Ces rencontres d’une minute, d’un jour, d’une semaine. Aux quatre coins du monde, au détour des chemins, dans le brouhaha des villes, dans le flot permanent de la circulation de notre monde, on croise l’autre, sans a priori, l’on échange les sourires, les pleurs, les rires, les peines. Ce sont ces éphémères rencontres, qui font l’intensité de l’instant, du présent qui ignore le passé et le futur, pour n’être d’autre que l’éternité.

Julien

"un marché qui brise l'image d'une Amérique sans légume"

« un marché qui brise l’image d’une Amérique sans légume »

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3 réflexions sur “Le souffle d’une recontre

  1. Quel talent et quel gachis en même temps à quand le livre à quand les études de géographe, vous avez du talent ne le gâchez pas. En lisant ceci j’avais l’impression d’y être à vos cotés. Sacré talent d’écrivain.
    Je reblog à coup sur.

  2. A reblogué ceci sur worldgeographe and commented:
    Quel talent d’écrivain, j’adore, je vous invite à suivre ce blog . Les récits d’un baroudeur géographe qui parcourt le monde et qui décrit parfaitement les paysages, ses rencontres.

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