Le chapelet des Cascades

Perle du chapelet des Cascades dans l'état du Washington

Au petit matin, les « Elk » ou wapitis, cervidés de la taille de chevaux et nobles comme les cerfs, majorés mais en terre conquise, nous scrutent à la lisière du bois. Quel plus beau réveille ?

Au détour d’une courbe la forêt s’ouvre en fenêtre sur le supra-volcan. Dominant la nappe de conifères, il se hisse, grandiose au-dessus des vallons alentour, la forme parfaite d’un volcan dodue, légèrement ratatiné, presque voûté, mais tellement puissant. Coiffé d’un nuage, comme souvent le Mont Blanc de chez nous, annonçant mille prophéties qui font palabrer les hommes. Je l’admire comme j’admire souvent ces sommets de roches que la patience du temps, la violence de l’histoire, et la dureté de la vie, ont bâtis. Brillant dans son manteau de neige, il pisse sa glace en rivière jusqu’à nos pieds, plus loin encore la déverse dans le Pacifique. Les Amérindiens Puyallup l’appelaient Tacoma, « L’endroit d’où naissent les eaux » ou « la montagne qui est Dieu », ce qui revient plus ou moins au même, tant l’eau dans notre monde physique s’apparente à la vie. On le voit dégouliner de sueur sous les rayons du nouveau printemps. Il chuinte et coule ses larmes à travers les forêts qui l’entourent sans parvenir à grimper à ses jambes nues. Les cascades et les ruisseaux chantent ses louanges, menant la vie d’un point à l’autre, abreuvant les biotopes et rendant grâce au vivant. Tant sa posture est imposante, empereur de la région, on le voit depuis Victoria au Canada, Seattle ou même Portland, lorsque le temps clément se débarrasse de son ton brumeux et dégage l’horizon jusqu’à la montagne qui est Dieu.

"Coiffé d'un nuage comme souvent le Mont Blanc de chez nous" - Mont Rainier - Etat du Washington

« Coiffé d’un nuage comme souvent le Mont Blanc de chez nous » – Mont Rainier – Etat du Washington

Plus au sud, affaissé, abattu, le Mont Saint Hélène a craché sa terreur en 1980, s’écrasant de 400 m, dévastant 500 km2 de forêts, des centaines de km de route et tuant 47 personnes. La vallée entière est une gerbe sèche de roche, de lave, de pierre ponce. La forêt s’éteint à son approche, trente ans plus tard on sent encore la désolation. Les eaux des lacs environnant brillent d’un bleu pur de celui de la neige fondu et réverbère en cristal les conifères puissants abreuvés de cette vie liquide. Les autres peinent à tirer leur force, par crainte du Dieu meurtri qui déjà les a tyrannisé. Lui, est empoté, rebuté en tas de boue figé, gris sale, aride, triste comme un ouvrier licencié. Il ne se remet pas de la désolation qu’il a causé, tassé sous la honte et le remord, il s’écrase comme un vieux retraité. La gloire d’un volcan est dans son sommeil et vole en éclat sous l’artifice de son éruption, comme une ultime révérence, dans son bouquet final il crache sa puissance et s’efface, honteux destructeur, jusqu’à ce que sa nature se relève, et dans l’alchimie du temps se révèle à nouveau. Peut-être un jour, le Mont Saint Hélène, reprendra hautain, sa grandeur.

Le Washington est scindé en deux par la chaîne des Cascades, chapelet de volcans, avec en grosse perle, une trinité bien marquée de mythologie. Le Mont Baker, le Mont Rainier et le Mont Saint Hélène. Ils se joggent, brassant la croûte terrestre de leurs murmures, et dominent dans cette guerre silencieuse, la fourrure de conifère qui vêt l’Etat du Washington lui valant son nom de everygreen state (L’état tout vert).

Everygreen state - L'état tout vert - Washington

Everygreen state – L’état tout vert – Washington

Calée contre le fleuve Colombia qui charrie les eaux de la chaîne des Cascades et évacue les glaces des géants de feu, la ville de Portland est paisible et paraît-il, en quête d’écologie. Nous ce que nous voyons, c’est la fête aux papilles qui frétille en son centre. Ici, les immigrés tout juste débarqués ont leurs chance de toucher le rêve de l’Oncle Sam. Chacun à son boui-boui, son restaurant qui tient en une remorque, roulotte gastronomique. Rassemblés sur les places et les coins de rues, les saveurs du monde entier, s’exposent à nos faims. Senteurs exotiques, rappels sud-américains, odeurs orientales, vapeurs des Balkans. La Thaïlande et son Padthaï, l’Allemagne et sa saucisse, le Mexique et son burrito, l’Inde et son curry, et bien sûr l’incontournable Grec ! Celui qui chez nous est souvent confondu au Kebab reprend ici sa gloire. Une vrai galette, pâte à pita tendre, saveur de pain chaud, sa sauce blanche, le tzatziki. La carriole grecque soulève le cœur jusqu’au Péloponnèse. Je me souviens déguster, plein de gras, les pitas de Tolo ou de Naplio. Enroulées en cône, fourrées d’agneaux ou de souvlaki, aux coins des rues où les vieux, nonchalants, casquettes baissées, canne en main devant un café frappé, jouent inlassablement au backgammon. Comme si le sablier pouvait dilapider un temps qu’ils ont arrêté. Les Grecs, sont des Hommes instruits et de la mer. Ce qui veut dire que les courants les ont mené sur la terre, comme les Bretons, dans les contrées les plus éloignées. Si Nicolas Bouvier en rencontre jusqu’au fin fond de la Perse ou du Pakistan au début des années 50, on ne peut s’étonner d’en trouver ici, à Portland, brassant le tzatziki, coupant l’oignon, assaisonnant l’agneau, et roulant le tout dans la pita moelle. Pour quelques dollars, on traverse un océan, l’empire de Chine, les steppes d’Asie centrale, et l’on s’échoue, les narines enfumées, sur les plages de galets au sud de la Grèce, berceau de la philosophie antique,  plus moderne qu’elle n’y paraît, et d’une démocratie aujourd’hui mise à mal par un capitalisme dominant.

(à suivre…)

Julien

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