Dans l’esprit d’Orego

"une gerbe vieille de 1300 ans s’étale en flaque noire brillante au milieu de la grande forêt" Newberry national volcanic monument - Oregon

C’est ici, à Portland que nous pénétrons l’état de l’Oregon. Quatre fois plus grand que le Washington et deux fois moins peuplé. Sur l’ouest et le centre s’étale une jungle de conifères au vert aussi profond et sombre que l’histoire. L’odeur mielleuse de résine active en ce printemps, chatouille les conduits nasaux, prophète d’un été certain, éternel retour des cycles. La démographie quelque peu dépouillée offre par sa timidité de longues distances de paix sans Homme. Le « wild », sauvage libre, vie expansive, s’en donne à cœur joie et l’humus est empreint de ses traces. La route se délie dans cet univers vert bleuté, cet océan forestier, épousant ce relief parfois vallonné, d’autres fois escarpé, toujours brute, formé par les éruptions des volcans. Parfois un sommet enneigé s’élève au-dessus des forêts de conifères, cinglant l’horizon uniforme, réfléchissant les rayons du soleil, se tenant comme un but. Héritier des grandes colères de la terre, ses sommets dorment mais ne meurent pas, en hibernation, dans l’attente de leur rôle certain dans l’apocalypse. Les dessous de l’Oregon sont le chaudron d’un forgeron. La terre rumine ici le temps et la matière, rumine-t-elle aussi une quelconque colère ? Doutant de rien, orgueilleux de tout, profile haut sur un piédestal, nous ne sommes que poussière  sur la croûte si fine qui nous sépare des enfers.

Sous un cône volcanique aussi parfait qu’artistique, une gerbe vieille de 1300 ans s’étale en flaque noire brillante au milieu de la grande forêt. L’obsidienne, vitreuse, magique, noire sans l’être ; reflet de gris, de sang, de bleu du crépuscule, du vert de la forêt qu’elle a enseveli, immaculé, destin frappé du froid, alchimie des tréfonds, absorbe la lumière, et brille sarcastique en cette gerbe immense. Polie en un instant, verni par la puissance de polymérisation de la lave, camisole d’elle-même, prisonnière d’un choc thermique, translucide sous l’atmosphère, elle porte en elle son origine, la noirceur des ténèbres. Dans ce paysage lunaire quelques rongeurs, souvent peu farouche, ainsi que quelques plantes qui peinent à parfumer la roche et la pierre ponce, mais qui, seul espoir de la vie, ont décidé de lutter contre la destinée du lieu. Le Grand Esprit souffle dans chacune de ces flores et de ces faunes.

« une gerbe vieille de 1300 ans s’étale en flaque noire brillante au milieu de la grande forêt » Newberry national volcanic monument – Oregon

"Le Grand Esprit souffle dans chacune de ces flores et de ces faunes." - Écureuil doré sur le cône d'un volcan de l'Oregon

« Le Grand Esprit souffle dans chacune de ces flores et de ces faunes. » – Écureuil doré sur le cône d’un volcan de l’Oregon

A quelques miles, un vieux tunnel creusé par la lave, nid asséché d’un torrent de feu, conduit dans le froid des profondeurs. Je descends seules dans cette gorge qui tantôt se ressert en gosier étroit et tantôt s’ouvre en gueule de dragon. Le froid pénètre les os, la lumière n’a plus de place, seul le faisceau de mon smartphone éclaire le pas que je pose. Je m’enfonce de plus en plus, ni dans mon dos, ni face à moi, une quelconque lumière n’indique une sortie. Le sol parfois sableux, parfois croûteux, toujours humide. Je ne vois rien ; je marche comme un nouvel aveugle. J’avance amputé d’un sens dans cette étuve à lever les angoisses. Ce tuyau ne semble jamais finir. Téméraire je continue jusqu’à arriver, non sans m’accroupir, à la fin de ce cachot. Sans demander mon reste, je me retourne, et ravale les kilomètres qui me séparent du monde supérieur. Quels sont donc ces conduits occultes qu’empruntent les feux des sous-sols pour jaillir à la surface ?

Au couché du soleil, alors que la forêt se bleuit, il n’est pas rare, au regard attentif de surprendre quelques cervidés ; des élans et divers cerfs. Nous roulons paisiblement, avec le regard du bon chasseur, celui qui ne tire jamais. J’aime tellement ces animaux, ces cervidés ou autres antilopes. Ils ont la grâce et la volupté, l’élégance et la finesse. Ils ont la liberté. Je les admire car ils vivent avec cette grâce que n’aura jamais l’homme et encore moins le chasseur. La légèreté de leur pas, la douceur de leur sabot, la diligence de leur marché. Le cervidé jamais ne prend vie pour la sienne. En cela il est supérieur à l’humain. Aucun de ces animaux, victimes de notre domination, ne mérite le sort que trop souvent nous leur réservons par faux besoin ou goût morbide du luxe. Outrage à la nature que la grande mode et la fourrure. Je pense à Sylvain Tesson, qui dans Géographie de l’instant, avec ses mots d’une finesse  juste et directe taille en pièces le manteau de Madame.

« Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes… Si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles. »

Après une nuit froide dans un sous-bois sur la route de Crater Lake, nous arrivons aux eaux bleues poignantes qui ont rempli la caldeira aux sublimes falaises. Un phénomène de bactéries qui absorberaient les couleurs du prisme de la lumière laisse à nos rétines le soin de n’observer que le bleu. Mais quel bleu ! Lisse et uniforme, profond et doux, pur et astral, poli et crémeux. Le soleil, se hissant à son zénith, gicle sur ces eaux bleues le reflet des falaises de cette caldeira qui tient prisonnier les eaux de la neige et des pluies. Et du milieu de ce miroir s’élève un cratère, cheminé de feu devenue île, dans l’attente de cracher de nouveau.

"Peut-être est-ce de ça qu’émane cette énergie magique. La morphologie, empreinte du temps, tient en elle les lourdeurs du cœur de la terre." Crater Lake - Oregon

« Peut-être est-ce de ça qu’émane cette énergie magique. La morphologie, empreinte du temps, tient en elle les lourdeurs du cœur de la terre. » Crater Lake – Oregon

L’hiver, ce lieu magique est l’un des plus enneigés des USA. Des hauteurs de neige invraisemblables, que notre vieil orgueil français aurait du mal à croire, viennent recouvrir les roches et les pentes herbeuses.  La paix que procure ce lieu, bien illusoire et éphémère, cache la plus grande discorde. Peut-être est-ce de ça qu’émane cette énergie magique. La morphologie, empreinte du temps, tient en elle les lourdeurs du cœur de la terre. Vieille femme aux mille lunes passées à porter en elle ce qui fait le monde. Une congestion indéfinie et continue. La roche se jette au fond de cette caldeira ou elle disparaît en coupe, fermant ce qui jadis était béant, cinq cents mètres plus en fond. La profondeur de ce bleu est aussi celui de la profondeur altitudinale. Les conifères habillent ce dôme gigantesque de leur fourrure d’aiguiller et le parfume de la douce senteur de résine. L’Oregon, du nom de l’esprit Orego des Indiens locaux, est à l’Auvergne ce que l’Himalaya est aux Alpes.

Julien

"Mais quel bleu! Lisse et uniforme, profond et doux, pur et astral, poli et crémeux." Crater Lake - Oregon

« Mais quel bleu! Lisse et uniforme, profond et doux, pur et astral, poli et crémeux. » Crater Lake – Oregon

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