La larme d’asphalte

Tel un fin turban ou un mètre de couturier, la route est déroulée sur la moquette des aiguilliers. Là où nul droit ne devrait avoir notre civilisation, la lame de goudron, s’étend comme la larme de l’esprit d’Orego. Comme ce bitume pesant qui, aux quatre coins du globe, s’arrache les derniers bastions de sauvage, du « wild », de la contré non explorable mais à explorer, le royaume perdu, celui que l’aventurier recherche par goût de l’inconnu, de l’existence propre à l’espace et à l’expression du temps laissé à lui-même. Maupassant s’en plaignait déjà en son temps en écrivant dans sa chronique « Au pays des roses » :

« Elles sont rares aujourd’hui, les contrées inexplorées et désertes, surtout quand on ne veut point sortir de France ».

Voilà que la lame des démons poignarde sans cesse le vivant, étouffant la terre, bouchant ses pores afin que naviguent sur elle, les porcs que nous sommes. Partout aujourd’hui l’époque est au non-faire, à la paresse et au tout vouloir. C’est ainsi que l’asphalte s’arrête aux pieds des chutes d’Iguaçu, aux pentes du Machu Picchu, et encercle même, de sa peau lisse et noire de serpent ténébreux, le cratère d’un volcan.  Plus soucieux de ne point abîmer nos véhicules que d’étouffer la terre, soucieux du temps qui passe que de celui que l’on gâche, soucieux de vaincre l’espace qui sans doute nous menace, nous peuple de la terre, qui par un gêne de dominateur, nous reproduisons comme des cafards. Ainsi je vois cette lame du diable, d’un claquement de fouet, comme Moise en son temps le fit avec la mer Rouge, ouvrir la dense forêt de l’Oregon pour laisser traverser l’Homme. Il en fit de même dans le grand Sahara, que j’estime comme l’océan, la forêt et la montagne. Ce drame géologique, ce décomposite de roches, de coquillages et de cartilages. La déchèterie du temps à l’œuvre et au recyclage. La trace que tout est poussière lorsqu’il est nécessaire. Le symbole de la grandeur, de l’espace infranchissable, de la lutte de la vie, et parfois, au souffle de l’Alchimiste, dans le creux du vent gonflé par le soleil, à la Liberté. Oh ce Sahara, royaume de mystère est souillé de ce goudron qui, non sans peine, s’élance de Tantan (Maroc) à travers sa partie occidentale jusqu’à la frontière nord du Sénégal ; puis de Nouakchott en Mauritanie jusqu’à la frontière orientale malienne. C’est en parcourant cette route dite « de l’espoir » que cette image de fil déroulé m’est venue. Car c’est vraiment ça cet asphalte, un fil de goudron déroulé dans l’océan de sable qui fait le grand désert. Un sable qui du blanc à l’orange passant par l’ocre ou l’or, scintille en ergs ou en plaine, en grains fins ou lourds, en sols mouvants ou durs, suivant je ne sais qu’elle magie de la nature, de la géologie ou du climat ou des esprits. Dans les alentours d’Aleg (Mauritanie), on peu contempler, lorsque la météorologie le désir, une fine pelouse, comme celle d’un golf, recouvrir les dunes orange. Sur certaines d’entre elles poussent des arbres cornues, pauvres en feuilles mais non en mystères, qui flottent ainsi sur les houles du désert. Au sud du Sahara occidentale, des dunes de sable blanc comme le sel ou la farine, apparaissent à l’horizon en montagnes. C’est en s’approchant que l’on comprend le mirage. Espacées parfois de plusieurs kilomètres elles sortent de la plaine comme des seins ou des collines vosgiennes. Parfois encore les ergs du désert se tourmentent et ont l’apparence exacte du sable des plages au relief colinéaire que l’on regarderait de l’œil d’une fourmi. D’autres fois encore, comme aux alentours d’Agadez au nord du Niger, le relief se tait, laissant l’infini à l’horizon, et l’esprit se perdre dans la contemplation de rien. Pas même un arbre qui serait un doigt tendu au monde des Hommes.

Julien

"Tel un fin turban ou un mètre de couturier, la route est déroulée sur la moquette des aiguilliers." Oregon

« Tel un fin turban ou un mètre de couturier, la route est déroulée sur la moquette des aiguilliers. » Oregon

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s