Aux Hommes Libres

AlcatrazIci, au-dessus du Golden Bridge, de nouveaux voiliers font la sérénade, dans un sens et dans l’autre sur l’ombre du pont. Je scrute un de ces cailloux mystérieux qui jaillit des eaux en tache d’argent. Il porte sur son dos Alcatraz, prison tristement célèbre. A quelques kilomètres des terres, au milieu de la baie, l’emblème de l’enfermement, le fantôme des prisonniers, sort de l’eau comme une brume qui ne peut se dissiper. Je songe alors à ces prisonniers, d’Alcatraz ou de la Santé, de Thaïlande ou de Lomé, les Hommes mis en cage, criminels ou non, bloqués entre les murs de l’irrationnel humain, protégeant dans leur agonie, la société. Loin de nos yeux et de nos cœurs, dans nos normes bien faites, dans nos doctrines aux normes parfaites, le prisonnier est à l’abri de notre conscience. Il a bravé la règle, qui juste ou non est juge et bride de l’Homme. Il se meurt dans la crasse, à l’abri des regards, avec ceux de sa race de damnés, de barrés, de lépreux du système qui les a enfantés. En ce pays où je me trouve, première démocratie du monde, moraliste et moralisatrice, la peine de mort est d’usage. On préfère en finir avec le cancer que de le laisser agoniser dans la souffrance de la cage fermée. Parce que le juste est souvent juge.

« Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre » s’exclama Jésus devant la foule enragée qui s’apprêtait à lapider Marie Madeleine. Peuple du monde, je jouis de te voir ainsi parfait, toi qui sans pardon jettes la flamme du diable au nom de la liberté à sauvegarder, et pis encore de la justice que tu oses parfois nommer « divine ».

Mais quelle liberté ? Celle de se mouvoir dans nos illusions ? Celle du confort des biens matériels ? Cette vie soigné, sécurisé, aseptisé, but ultime d’une vie réussie dans cet univers de paraître et de paillettes ? Ce monde qui blâme le vagabond, l’ermite, le sauvage qui va hors la loi à la conquête des espaces sans traces ? Celui qui voit le fou comme un sage et le sage comme un fou ? Celui qui opprime et hais l’homme des bois, le nomade des steppes ? Celui qui crée des guerres pour la paix, vend des armes pour s’enrichir, massacre les « non civilisés », pille des régions du monde, condamne des peuples, et rédige les droits de l’Homme jugeant ceux qui ne les respectent pas ?

Mais quelle justice ? Celle qui autorise certains à piller le monde et condamne le pauvre qui vole un œuf ? Celle qui autorise la vente d’armes, de vaccins douteux, d’additifs alimentaires mais qui condamne le pauvre vendeur d’herbes ? Ou peut-être la justice qui enferma 27 ans Nelson Mandela et 22 ans le chef Nimipu Joseph ? Celle qui autorisa l’esclavage ou la déportation des juifs ? Celle qui enferma les Amérindiens dans des réserves ou qui condamne des femmes à être violées ? Toutes ces justices n’ont-elles pas ou ne sont-elles pas « justes » pour l’administration qui la proclame et l’exécute ? L’homme qui se fait complice dans sa passivité connaît-il la philosophie de la « désobéissance civil » qui rend à l’Homme sa dignité ?

Ah je pense aux trois évadés d’Alcatraz ! Peu importe leurs crimes, ces hommes-là je les aime, comme tous les évadés du monde, les vagabonds, les hors-la-loi qui filent comme l’étoile filante, sur le dos du vent, pour les contes et légendes. J’aime être de leur race, de celles des Sioux sauvages et de l’Apache, du cavalier Mongol et du Touareg, du beatnik et d’Alex Supertramp. L’âme du scieur de barreau, de l’étrangleur de dictateur, du dynamiteur à parlement, de l’entarteur. La loi et l’ordre sont la nature et l’univers. Je me fous de ceux des Hommes. Les lois, les drapeaux, les frontières, les clergés, ont depuis toujours – sujet à la vanité, l’orgueil et l’appel du pouvoir – dynamité l’humain et la biosphère planétaire. Je les ignore le mieux que je peux dans le fond de mon cœur, car ici, pour moi, il n’y a ni frontière ni drapeau, mais le monde tel qu’il est, sans ligne Maginot sans désert scindé, sans jungle séparée, sans terre délimitée. Oui, il y a ce monde et ce qui l’anime. C’est à sa rencontre, sans autre but que de lui sourire, que je m’élance suivant l’envie de l’instant, l’intuition du moment, entre ses blés luisants, ses montagnes de granite, ses forêts de séquoias et ses plaines dorées. Peu importe le pays ou la contrée, le tampon du passeport, ou la langue parlée.

Je brûle en moi, chaque fois que sous le soleil qui brunit le ciel de rose annonçant son couché, je veux m’arrêter, m’imprégner de son vivant et dormir là sous la lune qui chaque seconde le suit comme son ombre. Oui, toutes ces fois où la nature m’appelle à me taire et que la loi de l’Homme me flanque une interdiction en panneau voyant qui m’annonce que je ne peux rester là où je ne gêne pas, là ou la place se fait à l’honneur, je ne peux rester car il faut dormir dans un camping de l’état dont la contribution est de plus de 20$. Ce panneau qui fleurit comme la ronce sur le bord des routes de Californie nous ramène à la réalité de la société mercantile. Une fois de plus nous serrons soumis aux règles de ceux qui les enfreignent, à la morale de ceux qui n’en ont jamais eu. C’est vivre loin de l’élite, au pied des dieux, sur le socle de la pyramide. Alors j’erre, fouillant non le lieu parfait pour se taire dans la nuit, mais l’endroit convenable non soumis à la taxe de l’homme. Et souvent, c’est caché sous les hauts arbres, ou dans l’obscurité d’un coin que l’on s’endort sous le murmure des branches qui se frottent, secouées par la brise ou la magie de la nuit. La lune dorée s’élève au-dessus de nos cœurs lâchant sur la terre ses myriades de rêves.

Le monde moderne hait le vagabond et le nomade. Ils sont pour lui la peste car il ne peut les contrôler, les comptabiliser ou les mettre dans une case. Car tantôt ils sont ici, tantôt ils sont là-bas, tantôt ils travaillent, tantôt ils divaguent, parfois touristes, parfois passant, parfois perdu, souvent absent, on les voit passer comme passe le temps, leurs empreintes s’effacent avec le vent qui souffle à leur train, les poussant en avant. Tous les peuples nomades sont martyrisés par les pouvoirs, par l’ordre mondial, l’ordre établi qui voudrait voir chacun à sa place, chaque être en place.

Les nomades Mongoles ont payé le prix de leur volupté, leur mépris de l’espace défini, lors de la collectivisation. Les Gitans, les Bohémiens, les Tsiganes, tous ces Roms sont traités en moins que rien depuis les temps anciens des grands empires – bien avant peut-être qu’ils quittent l’Inde. Qu’en dire aujourd’hui ? Comment sont-ils encore traités par les sédentaires et leur justice si juste ? Ces hommes si bons qui ne voient le vol, le meurtre et la mauvaise conduite que chez l’étranger. Les tribus nomades d’Amérique, camisolées dans des réserves, prisonnières d’une limite juste. Ils le sont tous, ces Bédouins du monde, oppressés par chaque pays, chaque roi, par chaque état de droits. Les Touaregs insultés de terroriste, ont vu l’étendue de leur océan de sable être fermé par des règles irrationnelles, par des lois lointaines, sans qu’aucun d’eux jamais n’en fût avisé. Leurs caravanes qui naviguent sous les étoiles d’ergs au Ténéré, d’oasis en oueds, se voient traverser une Mauritanie, un Mali, une Algérie, un Maroc, une Tunisie, un Niger, une Libye, un Tchad, un Soudan, une Egypte, et loin vers l’orient, la grande Arabie. Où sont-ils ces gouverneurs en costumes trois-pièces qui parlent la langue de l’oiseau ? Je n’en vois point qui puissent expliquer à l’alchimiste une raison sans capital ou économie impitoyable, une raison saine et loyale, la venue de ces lignes invisibles, de ces lois illisibles, de cette modernité administrative qui n’a pas sa place dans les étendus vierges du fond du monde. J’entends le crie de colère de Crazy Horse raisonner dans toutes les steppes de la planète :

« NOUS NE VOULONS PAS DE VOTRE CIVILISATION ! NOUS VOULONS VIVRE COMME NOS PERES L’ONT FAIT ET LEURS PERES AVANT EUX ! »

L’Homme s’est encombré de tout et de rien. Il s’est chargé de biens et de lois, de principes et de règles. Y a-t-il la liberté chez l’administré ? Et chez l’individu qui croupit sous le poids des crédits et de sa consommation ? La modernité nous a enchaînés au système né de nos cœurs fermés.

Et prendre la clef des champs – vagabond du monde – est aujourd’hui, peut-être, le meilleur moyen de lutter contre l’ordre mondial. Le voyageur devient malgré lui, tôt ou tard, un rebelle.

Julien

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4 réflexions sur “Aux Hommes Libres

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