S’alléger en Voyage

« Le voyageur sait bien que si la route aide à s’alléger de tous ses biens, elle ne débarrasse pas de ses maux. » écrit Sylvain Tesson dans son Petit traité sur l’immensité du monde. Plus d’une fois je fus d’accord, en croisant sur la route les routards consommateurs d’exotisme, friands d’aventures « authentiques », et de preuves de leurs pérégrinations. Pourtant je mentirais si je disais que le voyage  ne m’avait pas permis d’évoluer intérieurement.  Alors parfois je veux croire que la route ouvre le cœur des Hommes. Il en a besoin – qu’il parte ! – qu’il s’allège de son superflu, qu’il s’allège de ses pensées, qu’il vive léger. Qu’il libère son cœur du poids qui l’écrase et l’étouffe. Sur la route j’ose croire qu’il  le verra s’ouvrir. Ô il s’ouvrira lorsque sa peau de chair sentira la brise le caresser, que ses yeux contempleront le coucher du soleil puis, la nuit, les étoiles, qu’il entendra le murmure des oiseaux, humera les saveurs des forêts. Oui ils s’ouvrira lorsqu’il écoutera l’Autre, tentera de le comprendre, lui et le monde. Ô il s’ouvrira face au soleil levant, face aux regards de l’enfant, face au sourire de la vie.

Moins de 10kg avec tente, sac de couchage, réchaud, ustensile de cuisine, nourriture, gourde à filtre, (livre et de quoi écrire), bien sur quelques vêtements...

Moins de 10kg avec tente, sac de couchage, réchaud+gaz, ustensiles de cuisine, nourriture, gourde à filtre, livres et de quoi écrire, appareil photo et bien sur quelques vêtements… (Moins lourd c’est mieux et largement possible, plus lourd c’est beaucoup trop!)

Le voyageur vide son gros sac petit à petit, kilomètre après kilomètre, voyage après voyage. On laisse les trois pantalons, puis le sweet de rechange, la pile de guides inutiles. Oui, on le débarrasse de tout ce qui n’est pas indispensable. Puis lorsque le sac est vide, on apprendra à le remplir de l’essentiel, de choses plus utiles comme un allume-feu, une tente, et de quoi cuisiner. Alors d’un sac trop lourd rempli de futilités, on passe à un sac léger qui permet de vivre et survivre à toutes les conditions, d’être autonome, d’être libre.  N’est-ce pas là une initiation que l’on peut transporter, par allégorie, en soi ?

Apprendre à vivre léger peut commencer par se soustraire au poids de ses biens. Mais pour se débarrasser de ses maux, encore faut-il s’alléger soi-même, psychologiquement,  psychiquement, spirituellement. L’ego est lourd de méfaits, de pensées encombrantes, de principes inutiles, de jugements pesants. On le porte comme un sac trop lourd. Le voyageur peut lui aussi s’alléger, petit à petit, de son ego inutile pour se remplir de l’amour et de la légèreté du non-jugement. Libérer son cœur pour enfin l’ouvrir.

Malheureusement beaucoup reviennent plus chargés qu’ils ne sont partis ! Tout se construit à partir de son esprit. Le véritable voyage n’est ni une distance, ni une durée, mais un état d’esprit. Etre ouvert à l’Autre, au Monde, à la Vie. Le plus important lorsqu’on voyage, c’est de le faire l’esprit ouvert, et avec l’humilité qui permet de remettre l’ensemble de ses convictions en question. Voyager c’est se débarrasser de ses certitudes, être comme un enfant, émerveillé, curieux, avenant, et lorsqu’il le faut, révolté. Partir sans cette liberté de penser et cette soif d’apprendre de celui qu’on visite, c’est partir en colon. Et c’est ce que font beaucoup trop de voyageurs et plus terrible encore, d’humanitaires. L’orgueil se cache parfois derrière de belles paroles ou de vaines actions pour changer un monde que l’on ne connaît pas.

Tous ces voyageurs qui avancent tête baissée sur le guide, consommateur du « à faire », « à voir », « à ne pas rater », à cocher des cases, à collectionner des photos d’eux-mêmes sur les merveilles du monde, à la recherche de leur prochain profil Facebook. Ils comptent les pays, les kilomètres, les sites visités, souvent affichent leur itinéraire plusieurs mois avant de partir. Jour pour jour, tout est prévu. Alors l’imprévu qui fait le voyage s’éteint, et le cheval est lâché sans bride dans un couloir, il revient chargé comme une mule. Il a fait le tour du ranch sans en voir les prairies, sans avoir rencontré le mustang qui court les plaines sans œillère. Il lit ce qu’il va visiter et le choisit en prenant conseil sur d’autres qui l’ont fait avant et rédigent de l’autorité d’un « tour-du –mondiste » (terribles sont les billets tour-du-monde !) les choses à voir et à faire ainsi que le temps à y consacrer. Le voyage devient un circuit. Le voyageur une voiture qui circule dans le monde sans jamais l’approcher. Quelle différence y a-t-il entre lui et le tour-opérateur ? Je n’en vois aucune si ce n’est la conscience de se croire libre et indépendant. Si voyager c’est briser ses habitudes – chaines de l’existence – pour se laisser tanguer au gré des vents et des houles, je ne les crois pas voyageur. Si le voyage – pour eux – c’est se déplacer pour consommer le monde, bien leur fasse, ils sont voyageurs. Ces voyageurs-là sont déçus ou réjouis, soit de ne pas avoir vu ce qu’ils attendaient soit d’avoir eu ce qu’ils rêvaient. Ils n’ont pas l’extase de la surprise d’un  instant inattendu, ils n’ont que la satisfaction d’avoir ce qu’ils ont désirés. Comme lorsqu’on choisit un menu au restaurant.

« L’Homme qui a lu, qui a rêvé, qui sait l’histoire de la cité où il entre, qui est pénétré par toutes les opinions de ceux qui l’ont précédé, emporte avec lui ces impressions presque toutes faites : il sait ce qu’il doit aimer, ce qu’il doit mépriser, ce qu’il doit admirer. » écrivit Guy de Maupassant en 1885 dans sa chronique de Venise.  Voyager sans se défaire de cette aliénation ne permet pas de s’évader de l’enclot qui emprisonne notre cœur. Ils pourront traverser cent frontières et piétiner toutes les ruines de la planète, le voyage ne les débarrassera pas de leurs maux, c’est certain. Ils auront, comme ils aiment le dire, « fait » les pays du monde mais ne l’auront pas embrassé. Et grande paix leur fasse, le voyage ne sera jamais pour eux le socle d’une révolte, ni même d’une action. Leurs rêves ne sont que chimères.

Le voyage – errance vers la liberté ou errance libre – perd son sens et les pas de ces voyageurs sont vains.

Julien

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