Frisco: La ville de la baie [1/2]

           C’est de la baie de San Francisco, que Buck fut arraché à sa vie sédentaire et conduit vers l’aventure du grand nord, de la ruée vers l’or du Klondike. Souvenir de Jack London né le 12 janvier 1876 à San Francisco, lui qui a inspiré tant d’Hommes à entendre l’appel du sauvage, de l’instinct, et qui conta mieux que personne la ruée vers l’or et l’aventure du cœur de certains hommes. Car en effet, c’est cette ruée vers l’or et la peuplade d’aventuriers en blue-jean Levi’ Strauss  qui bâtirent San Francisco. La ville était le terminus du fameux chemin de fer transcontinental qui accéléra l’enfermement des milliers d’Indiens des plaines dans leurs réserves respectives. La conquête de l’ouest dorénavant accessible à tous. A une traînée de fumée, à quelques pelletées de charbon ardent, et l’avenir avait la saveur de l’espoir. Tout au bout, en équilibre entre terre et océan, San Francisco.

     Capitalist is over!

Quoi de plus poétique que de pénétrer dans San Francisco par la porte dorée comme ont pu le faire, avant même qu’elle ne soit un pont, les chercheurs d’or vaniteux mais courageux, symboles d’un futur capitalisme mais tellement aventuriers, tiraillés entre l’envie de la richesse et l’appel de la forêt ? Qu’était pour eux la plus grande des joies : chercher l’or ou le trouver ? Voilà qui devrait nous faire méditer.

         La ville épouse les formes voluptueuses des collines, imitant l’océan qu’elle sépare de la baie. Au détour d’une rue, perché à quelques lieux ; une vue poignante sur le delta vous tire l’émotion. Et l’on pense à la fragile tranquillité des lieux, qui en équilibre sur la faille qui sépare la plaque tectonique du Pacifique avec la nord-américaine, finira comme l’Atlantide, engloutie par les eaux. Oh elle a déjà tremblé, elle s’est même effondré en 1906, mais pour l’instant tient toujours et l’on peut se délecter de son humeur, de son architecture Victorienne et des traces de son histoire. Véritable histoire, mouvementée comme sa géologie, marquée par l’aventure, des chercheurs d’or aux beatniks passant par les vagues d’immigrés asiatiques ou européens. Puis son goût prononcé pour la tolérance, la révolte et le renouveau, né sans doute des oppressions et des pressions que ses habitants subirent. Des Blacks Panthers aux hippies, de la révolte des dockers aux psychédélismes, des homosexuels au Flower Powers, de l’art à la nouvelle technologie de pointe. Personne ne peut nier l’importance culturelle et idéologique de la ville ni même son côté progressiste et contestataire. Les manifestations comme le Summer of Love qui a enfanté le Flower Power, l’expriment bien. Aujourd’hui avant-gardiste dans l’écologie et la conscience de la planète, San Francisco semble avoir son mot à dire au monde.

« les constructions restent à taille humaine, aux façades colorées comme celles des Painted Ladies »

           Lourde d’histoire ou légère de celle-ci, ville de l’amour au sens large – où la fleur se coince au canon du CRS –  San Francisco s’est se démarquer des autres métropoles. Épargnée au premier abord de la grande folie citadine. Les gens ne courent pas après le temps, se regardent même parfois, échangent des sourires. Hormis Financial Street, les constructions restent à taille humaine, aux façades colorées comme celles des Painted Ladies, ces demeures Victoriennes bâties en bois (bien souvent de séquoia – pauvre séquoia des milliers d’années à pousser, à s’enraciner, pour finir en lambris.). Il y a ici une atmosphère spéciale, un parfum poétique, une énergie artistique. La musique se joue partout, du jazz, au rock en passant par le traditionnel chinois. Entonnée aux coins des rues ou dans l’intimité des nombreux pubs, elle s’envole entre les carrefours, notes de saxophones et de guitares, rythmées de batteries ou de tambours. Les fresques enjolivent les murs, parlent au peuple, à l’individu et au monde. On y lit les messages de tolérance, d’émancipation, d’égalité, de liberté. La couleur omniprésente, un bon goût de l’Homme qui aurait voulu rendre une construction humaine plus naturelle, barbouille la ville emportant en elle la joie et la vie. Trop souvent, adorateur de la sobriété, neutre pour ne point déranger sa propre conscience, l’homme pond des bâtisses rectilignes, moches comme une usine, gris comme un ciel du nord. Il crie sa haine, en discours de vieux sage grincheux, sur celui qui d’un art délicat redonne la couleur à la tristesse. Il aime vivre dans la neutralité, dans le cocon qui rendra sa vie plus terne qu’elle ne l’est déjà. Rien ne doit lui souffler l’air céleste qui donne des ailes aux âmes et élève les esprits. Il aime à se complaire dans son ignorance volontaire, préfère ne pas éveiller son cœur à la couleur de la vie, à la conscience d’autrui. Chaque lettre, chaque nuance, chaque note harmonieuse est une porte d’extase vers le monde céleste. Aveugle aime être le citoyen afin de rester model, être dans les clous, exemplaire.

         Jadis Athènes fut la grandeur des philosophes, Rome des artistes, San Francisco est celle de l’invention technologique. C’est en effet à son sud, dans la Sillicone Valley que sont installés Apple, Adobe, Google, Facebook et bien d’autres encore, influent le monde entier, cerveau de la toile, interactif dans des millions de vies tout autour de la planète. Centre neurologique du monde virtuel.

         On dit de la ville de la baie, qu’elle est celle de la tolérance, de l’émancipation des minorités, de la liberté d’expression. C’est pourtant ici, dans Alcatraz que furent enfermés nombreux objecteurs de conscience, ou encore des Hopis qui refusaient l’assimilation du gouvernement américain. Mais depuis longtemps déjà, dans la ville de San Francisco, les éloges à la révolte ou à la désobéissance civile, s’élèvent en chœurs. Mais ce n’est pas sans coup de bâton que les hymnes à la liberté et à l’égalité se propagent. Et du coin de l’œil je scrute toujours Alcatraz qui rappelle à l’homme libre le poids que l’injustice de notre civilisation peut faire peser en épée Damoclès sur son esprit rebelle. Je pense à ces centaines d’Amérindiens, qui en 1969, occupèrent pendant près de deux ans le rocher pour dénoncer les injustices qu’ils subissent, leurs conditions de vie dans leurs réserves, et demander que ce rocher leur soit vendu contre des perles de verre et des chiffons de toile, comme les Blancs l’avaient fait pour Manhattan, trois cents ans auparavant. Et ce en promulguant le Traité de Fort Laramie qui fut signé en 1868 avec les Sioux et qui octroyait des droits aux Amérindiens pour les terres fédérales inutilisées. Ils souhaitaient en faire une université Indienne qui enseignerait leurs cultures, leurs langues, leurs traditions et croyances, leurs modes de vie ainsi que leur vision et respect de la nature. Voici ce qu’ils écrivirent sur le rocher en lequel il voyait une analogie certaine avec leurs réserves :

« Nous pensons que cette île que vous appelez Alcatraz est idéale pour recevoir une réserve indienne telle que les Blancs la conçoivent. En fait nous pensons que cet endroit présente déjà toutes les caractéristiques des réserves indiennes :

  1. 1.   Elle est éloignée de tous les services et n’est desservie par aucun moyen de transport adéquat.
  2. 2.   Il n’y a pas d’eau courante.
  3. 3.   Les services sanitaires sont défectueux.
  4. 4.   Pas de pétrole ou de minerai.
  5. 5.   Pas d’industrie et donc un chômage très élevé.
  6. 6.   Aucun service de santé.
  7. 7.   Le sol est rocheux, impropre à toute culture et il n’y a pas de gibier.
  8. 8.   Pas d’équipements scolaires.
  9. 9.   Il y a toujours eu surpopulation dans cette île.
  10. 10.                     La population a toujours été considérée comme prisonnière et tenue dans une totale dépendance des autres. »

         Ils ont tenu près de deux ans, rebelles libres sur Alcatraz, symbole du prisonnier que tous sont devenus, que tous nous sommes devenus, enchaînés à une énorme machine sans âme que nous nommons société, peut-être même civilisation. Maintes fois ils ont crié ces Indiens, comme nous n’avons pas su le faire, ils ont hurlé LIBERTÉ, et chaque fois on leur a brisé les genoux, comme à tous les Hommes libres de cette planète. Jusqu’à ce que tous, gisant sur le sol, comprendront que chacun doit être à sa place, jouer son rôle dans la machine infernale, les coups de bâtons s’abattront sur les électrons libres, sur les porteurs de la loi céleste, chez les vrais soldats de l’ordre. L’ordre de l’univers en perpétuelle expansion qui veut sans cesse évoluer, et pour qui l’irrespect de la vie qui fonde notre société est une entrave. Ainsi, au lieu de jouer notre rôle de récepteur, de mini créateur, d’agent de l’univers, nous en sommes les destructeurs, les freins, et chaque seconde qui passe nous enferme dans notre mauvais rôle d’ennemie de la vie. Alors une fois encore, je pense à eux, courageux Amérindien, perdu sur le rocher à crier à un monde sourd un message d’égalité, un message de justice et de liberté.

« Nous continuons de tenir l’île d’Alcatraz au nom de la liberté, de la justice et de l’égalité parce que vous, frères et sœurs de cette terre, nous avez soutenu dans notre juste cause. Nous tendons nos mains et notre cœur et adressons à chacun d’entre vous des messages par l’esprit. Nous tenons le Rocher. Nous savons que la violence engendre plus de violence encore. C’est pour cela que notre occupation d’Alcatraz est pacifiste et que nous espérons que le gouvernement américain se conduira pacifiquement avec nous…Nous sommes un peuple fier ! Nous sommes les Indiens ! Nous avons observé puis rejeté la plupart de ce que peut offrir la prétendue civilisation. Nous sommes les Indiens ! Nous préserverons notre mode de vie et nos traditions en les communiquant à nos propres enfants. Nous sommes les Indiens ! Nous joindrons nos mains en une union inconnue jusqu’alors.
Nous sommes les Indiens ! Notre mère la Terre attend que nous parlions. Nous sommes les Indiens de toutes les tribus ! Nous tenons le Rocher ! »

Street Art Sociopolitique – Mission District

            Une fois encore, San Francisco, comme un aimant à combat, a été le théâtre de revendications civiques et légitimes, mais une fois encore le bâton de l’Oncle Sam délogea le « parasite » après 19 mois d’occupation.

         Les fresques crient encore et toujours dans les rues chargées d’inégalités, les revendications de l’Homme juste, ou celui qui aspire à l’être. Puis pour ne pas oublier les combats, ils s’exhibent en drapeau, au-delà de celui des nations qui font de la terre un panthéon stupide. C’est ainsi que flotte le rainbow flag ou le poing des black panthers. Puis en face, solide comme les préjugés, fastidieux comme les lois qui font l’inégalité, le drapeau patriotique déverse sur le monde ses 50 étoiles impérialistes.

Julien

« Puis en face, solide comme les préjugés, fastidieux comme les lois qui font l’inégalité, le drapeau patriotique déverse sur le monde ses 50 étoiles impérialistes. »

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