Frisco: La ville de la baie [2/2]

Chinatown et ses histoires de vieilles triades, les bars à striptease, les pubs, le quartier hippie, le quartier gay, ou encore celui des affaires. Chacun a son existence, sa place, son droit d’exister, de palabrer, de se pavaner sans complexe sur la scène de la société. La grande affiche porte toutes les couleurs, toutes les langues, tous les symboles. On parle souvent de Londres, qui paraît-il, contrairement à Paris, tolère tous les styles, toutes les modes, tous les visages –  c’est ignorer la vague d’extravagances folkloriques qu’accepte Frisco. Les plus originaux, loufoques, saugrenues, parfois burlesques, souvent grotesques, se mélangent, se côtoient, se croisent et se sourient. Il semble normal de pouvoir observer un groupe d’individus en maillots de bain, le corps à moitié peint, ou d’autres déguisés en dauphins. Et la SAP congolaise a apparemment un cousin germain à tendance plus british ;  c’est ainsi que l’on croise des hommes entre style écossais et londonien du XIXème siècle, portant les carreaux, les bretelles, de fines moustaches parfois une pipe, une canne et un chapeau melon !  et puis les hippies aux longs tissus qui balaient les trottoirs sales de misère, ou aux jeans troués (peut-être pour défier le chercheur d’or), cheveux longs et barbes frisées, bandeaux colorés sur le front et lunettes aux larges carreaux teintées rose ou fuchsia ; comme si cela ne suffisait pas à marquer leur apparence à un groupe socioculturel, autour de leurs cous se balancent de jolis colliers marqués des symboles Peace & Love ;  j’en passe et des meilleurs car ici, déambulent en panoplies entières, comme des caricatures sur pattes, les échantillons des styles de la société. Est-ce cela, la tolérance, que d’accepter les modes ?

Striptease

Les tramways – comme ceux tractés par câble – et les bus, ont toujours la forme, le goût, le style d’antan. La ville entière a gardé son cachet. Est-ce par naïveté ou goût prononcé ou par intérêt ?

Nous avons passé quelques jours logés dans un hôtel miteux au-dessus d’un bar à striptease, à errer dans les rues de la ville, avec la même absence de but que d’habitude, au mieux lavé de préjugé, sans rien chercher d’autre que de flâner et me faire une vision du lieu. Lorsqu’on rencontre un semblable, il ne faut pas longtemps à l’âme pour juger de la compatibilité. Les lieux ont ce même impacte, l’âme y réagit, du moment qu’on ne cherche pas à l’influencer, l’intuition fait écho à l’esprit.  San Francisco se montra à nous en reine du théâtre, du déguisement, de l’apparence. Sans doute fut-elle rattrapée par son histoire, par sa vocation, par son engouement, victime de son succès, elle devint ce qu’elle refusa d’être. Une ville de bobo, où tout se veut cool, branché ou décalé mais plus cher qu’ailleurs. Là où la folie des beatniks et des psychédéliques a repris des brides – ah le IT ! c’est la perte de contrôle – je ne vois pas ici de perte de contrôle ; je vois un esprit en laisse qui se croit libre ! Oui tous les styles y sont représentés, mais leurs adeptes portent des panoplies qui semblent avoir été mises avec minutie. Imaginez ce hippie barbu s’apprêter des heures devant son miroir afin que sa mèche fasse rebelle et décontracte en même temps. Imaginez-le achetant son accoutrement dans des boutiques spécialisées qui vendent à prix exorbitant des imitations « vêtements recomposés », pseudo patchwork de vieux tissus ! Les bars à thèmes, les fresques publicitaires (copiant les consciencieuses), les musées privés de l’histoire des gays ou des beatniks, c’est folklore, de l’apanage. La ville entière est un décor pour ces acteurs. Mais le savent-ils eux-même ou sont-ils pris au piège de cette pièce, de ce feu, de cette sérénade ? Voyez ces faubourgs parisiens, de Mont Martre ou de Pigalle, devenues bourgeois-bohèmes, décors franchouillards pour touristes guidés. Faubourgs – comme la Venise de Maupassant – théâtres à la rêverie commune, au mythe de son âme d’antan. Voilà le San Francisco que j’ai vu. Il a immortalisé son âge d’or dans le folklore de ses bus, tramways, de ses fresques et de ses bars. Une mascarade tellement poignante que toute la ville s’implique dans la tâche portant leurs tuniques, convaincues sans doute de vivre la marginalité de leurs mouvements, de leurs arts, en toute liberté, répondant en réalité à la carte touristique, offrant au voyageur le multiculturelle San Francisco et à eux-mêmes l’orgueil d’avoir ce qu’ils voudraient être. Je ne crois pas que Neals Cassady tienne ici le IT !

Au détour d’un bloc, un nombre incalculable de fous, de clochards, de drogués, se muent, parfois seringue au bras, sur les trottoirs de la ville. Sous les pieds des pseudos-hippies, des jeunes fêtards, sous les lumières des grandes enseignes, des vitrines étincelantes, la misère totale –  la Vraie –  celle du déshérité et de l’oubli. A chaque coin de rue, devant presque chaque porche, sur les bancs des parcs, les yeux enfoncés dans leurs chairs défaites, les miséreux crachent l’hypocrisie de la ville et de ses acteurs. Les touristes les ignorent-ils ces larves qui périssent sous nos semelles ? Oh oui, San Francisco est une jolie ville (qui a coûté la vie des millions de séquoias vieux de milliers d’années), une de ces villes qui savent se différencier des autres en tenant son architecture comme physique, son mode de vie comme caractère, une de ces villes construites sur des lieux spéciaux. Mais pourtant ils sont là, à l’ombre des gens debout, ces moribonds à genoux, ces oubliés de la grande parade. Oh San Francisco hurle égalité ; des sexes, des couleurs, des homosexuels ! Souvent avant-gardiste sur l’écologie, le bio, le végétarisme. Peut-être ont-ils le regard porté si loin qu’ils ne le baissent plus sur leurs trottoirs ? Que l’Homme aime les grandes philosophies, les grandes histoires, les héros et les idéaux ! Mais est-il capable de se baisser vers le lépreux qui lui tend la main ? D’affronter le regard de la misère qu’il piétine sourire aux lèvres en maillot de bain ou déguisement de dauphin ?

         – ZAC- LA PARADE ! Voilà que cela colle bien à San Francisco !

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Voilà que cela colle bien aux villes de paillettes qui fleurissent en lumières autour du globe. A quel moment l’homme oubli t-il de se soucier de son voisin qui souffre ? Je me demande souvent, lorsque je marche dans les jungles de béton, comment les fourmis qui y vivent arrivent à trébucher sur un sans-abri sans même le regarder. C’est ainsi que l’on vit avec des œillères de fou, cloisonnés dans une vie morte, dans un train d’enfer. Lorsque nous n’avons plus que notre travail pour intérêt, la fête comme distraction, le matériel comme expression, et la même discussion que l’on reprend chaque fois avec les mêmes gens, alors nous n’avons plus qu’à refermer le cercueil. Les villes sont peuplées de ces zombies protégés de l’extérieur par la bulle confortable dans laquelle ils se sont installés. Ils hantent les faubourgs et les ruelles, marchant droit, sans dévier leur course, sans détourner le regard du flou qui les précèdes, répondant aux luminaires qui font leurs règles, aux bonshommes verts, aux bonshommes rouges, aux klaxons qui comme le tocsin de l’ange gardien les éveillent une seconde, puis ils replongent leur esprit dans la vague de l’âme domptée, dans le vide de leur esprit plein de toutes futilités et de rien d’essentiel. Et lorsque je m’arrête au milieu de ce flot continu, que l’on m’évite en m’ignorant, j’ai le tournis qui me prend, le malaise de ma civilisation qui m’emporte, la certitude de notre échec collectif, la sensation d’avoir perdu mes semblables. J’aimerais crier « réveillez-vous » sans être pris pour un Témoin de Jéhovah, les secouer, leur dire de rouvrir les yeux, de rouvrir leur cœur. Mais je suis là, et je suis le fou au milieu des fous.

         Ils y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer le nombre de SDF dans les rues de San Francisco, mais aucune ne peut excuser qu’il y en ait. Beaucoup de malades mentaux se sont retrouvés dans la rue après la fermeture des établissements adaptés (économie budgétaire), les drogues aussi ont fait leurs ravages, l’économie capitaliste aussi a fait son nombre. On évoque parfois la générosité de San Francisco qui offre la soupe populaire à ses pauvres et donc les attire! Comme si ce geste pouvait donner bonne conscience. Le citoyen s’offre la fierté de vivre dans une ville qui « accueille » ou plutôt « permet » la présence de sans-abri. Et puis c’est oublier que c’est toutes les grandes métropoles américaines qui sont touchées. Los Angeles (censé chasser les pauvres contrairement à San Francisco) compte plus de sans-abri que San Francisco, Chicago et New-York réunies. Faire d’une honte une fierté ; la ruse de l’homme n’a pas de limite pour satisfaire sa conscience.

         Combien de fois, moi-même, outré de ce que nous sommes, j’ai détourné mes yeux, parce que ce jour là je ne « pouvais » pas donner à mon prochain qui croupit sous notre monde à tous ? Combien de fois eus-je honte de moi-même, de ne savoir offrir un sourire, un regard, un geste du cœur. Ces jours -là, je me déteste, et j’ai peur en me voyant. Alors je pense à la grande machine, à la pression qu’elle pose sur nous, mais je ne peux me trouver d’excuse. Parce que nous ne devons pas nous trouver d’excuse. Jamais nous ne devons excuser notre tolérance à la misère. Jamais nous ne devons lui trouver une raison d’être. Jamais nous ne devons l’accepter.

Alors je ne peux m’empêcher de penser que San Francisco, plutôt que d’accepter les sans-abri, devrait ne pas accepter qu’il y en ait ! Et puisqu’elle aime se révolter et bien qu’elle hurle cette injustice et qu’elle s’élève – comme elle a pu le faire pour d’autres causes – en porte-parole de l’égalité et du respect des humains. N’oublions jamais que la société est normative et qu’elle ne peut demander à l’ensemble des Hommes de s’adapter à elle et qu’il est de son devoir de permettre à ceux qui ne se conforment pas, de pouvoir au moins – puisqu’on ne leur en donne pas le choix – de vivre en elle en toute dignité ! Et je conchie les paroles libérales de ceux qui voient dans le social une aberration !

         Vous viendriez-t-il à l’idée de secouer des gâteaux devant un enfant qui meure de faim sans jamais les lui donner ? Vous viendriez-t-il à l’idée de le narguer en savourant votre repas ? Pourtant chaque jour nous narguons les miséreux aux coins des rues. Peut-être ne sommes-nous pas mauvais, mais nous sommes des aveugles, heureux de l’être parce qu’effrayés par ce que nous pouvons voir. La face cachée de notre monde, de cette civilisation qui satisfait la minorité de l’humanité en écrasant la majorité.

Je suis fatigué de voir un monde esclave de l’illusion de l’avoir  lorsqu’un autre, qui n’est que la face d’une même pièce, meurt de ne pouvoir être.

Ainsi me voilà heureux de quitter la ville, de reprendre la route, de fuir ce que je déteste du monde.

Julien

Love

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