Éloge du risque (nécessaire)

Dans un monde où l’on tente de tout contrôler et de tendre le facteur risque vers zéro, je me risque à faire l’éloge du risque – non puéril mais consenti – afin qu’il revitalise la première fonction de l’Homme qui est de vivre. Vouloir soustraire le risque ou le danger de tout parcours de l’existence revient à retirer le sel d’un plat ou même l’ensemble de ses arômes. Car si l’imprévu est la première disposition à l’épanouissement de l’être il va sans dire que le risque qui en découle en est l’électrochoc.

Effectivement à l’heure du progrès et de sa rapidité, on tente sans cesse de résoudre le problème de l’insécurité. Et je vois l’ensemble du monde – notamment politique et économique – surfer sur cette vague et jouer de la peur qu’on nous inculque au quotidien via divers moyens. La société  met un point d’honneur à apporter à sa peuplade le confort de la sécurité, lui apporter un cocon duquel il n’aurait envie de se soustraire et encore moins pour se rebeller (qui donc serait assez fou pour s’indigner d’une société qui soigne son petit peuple ?). Et je vois pourtant la vie s’éteindre petit à petit et les âmes s’évaporer dans les chimères de ces existences aseptisées. Et pourtant le risque existe bel et bien et existera – je l’espère – toujours (les ruptures d’anévrismes sont là pour nous le rappeler !). Henry David Thoreau nous met en garde lorsqu’il écrit « Vivrez même si ce doit être à cheval sur un rayon de soleil, ou bien vous reposerez vous en sécurité dans les catacombes durant mille ans. Dans la première alternative, la pire chose qui puisse vous arriver est de vous briser le cou. Vous briserez vous le cœur et l’âme  pour préserver votre cou? » En effet vouloir vivre de façon « prudente » revient à analyser, anticiper, et organiser chaque événement de la vie. C’est vivre par l’intellect et la raison ce qui revient à mettre de côté l’intuition, la sensation, l’instantané. Autant dire que c’est passer à côté de l’essentiel. Ne jamais sortir des chemins tracés revient à vivre avec des œillères ou voir en deux dimensions ce que nous pouvons contempler en trois.

Prendre le risque de quitter le chemin tracé, prendre le risque d'aller à contre-sens!

Prendre le risque de quitter le chemin tracé, prendre le risque d’aller à contre-sens!

Un vieil adage nous dit qu’ « il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme un mouton », pourtant – puisque nous sommes formatés ainsi – on tente au quotidien de restreindre le nombre de risques et donc aussi de restreindre l’intensité de la vie car les deux vont – généralement – de paire. C’est accepter une philosophie de vie qui voudrait qu’une existence « réussie » soit une existence longue  et confortable au risque d’être ennuyeuse. Accepter dans une certaine mesure de prendre des risques ramène à accepter que l’omni-contrôle sur la vie, en plus d’être impossible, est une entrave non seulement à l’évolution mais à la vie elle-même et à sa propre condition d’être libre et vivant.

Je pense souvent à Antoine de Saint-Exupéry qui eut, je crois, une vie bien plus intense et intéressante que la plupart d’entre nous ; et qui écrivit dans Terre des Hommes « Ce n’est pas le danger que j’aime, je sais ce que j’aime. C’est la vie. » Et ces mots résonnent en moi comme une vérité élémentaire et fondamentale, celle d’accepter toutes les parts de la vie pour la vivre de manière complète et s’en attirer les bénédictions. Comment peut-on vivre l’instant en se soucient continuellement du suivant ? Comment peut-on savourer le présent en anticipant continuellement le futur ? Comment peut-on être léger en se chargeant du poids d’un futur inexistant ?

Le voyage brise les chaines des habitudes et nous délie d’un quotidien qui enferme l’homme dans un confort physique, mental et spirituel, qui finit non seulement par l’éteindre mais par le tuer dans une longue agonie. Cependant il doit s’accompagner de la prise de risque et c’est pourquoi tout voyage qui tend à s’organiser – avec l’aide ou non d’une structure – est voué à n’être qu’un déplacement dans un espace-temps et non une aventure qui serait un voyage au bout de soi. A ce titre, Franck Michel écrit, dans Éloge du voyage désorganisé,  « Le risque participe entièrement à la réussite d’un voyage. Par ailleurs il n’y a pas d’aventure digne de ce nom sans mésaventure. Ou alors le voyage n’est que littérature ! ». J’aimerais même aller plus loin en assistant sur le fait que le risque participe entièrement à la réussite d’une vie !

En ce qui concerne le voyage comme mode de vie – une espèce de nomadisme moderne où le voyageur en plus d’être vagabond du monde est impliqué dans celui-ci – le risque est non seulement un facteur déterminant mais un choix d’existence. Car dans un monde économique où le capital est capital, se résoudre à partir sur les routes est dans un sens se résoudre à se détacher d’une quelconque assurance économique. On me dit souvent : « Tu as la chance de voyager » et c’est vrai. Mais cette chance, dans un premier temps je l’ai saisi, et dans un deuxième temps je la cultive. Et libre à chacun de faire ce choix ! Et lorsqu’on se saisit de cette chance, un nouveau choix se présente, celui d’accepter la prise de risque qu’il implique. Par exemple, lorsque j’ai quitté l’école sans diplôme à 17 ans pour voyager je l’ai fait contre l’avis de tous, et se fut pour mon avenir un « très gros risque » ; en tous cas c’est ce qu’on me disait quotidiennement et durant longtemps. Dans ce système où la valeur de l’être et son avenir sont évalués suivant ses études, je prenais le risque non seulement d’être sous-évalué mais en plus de souffrir de mes choix. Puis pour financer ma vie, puisqu’aujourd’hui nous sommes obligés de financer notre existence, je m’orientai vers le ski. On me dit alors « tu as de la chance d’avoir ce métier qui ne te prend que 4 mois et demi par an ». C’est oublier que la grande majorité des moniteurs travaillent le reste de l’année afin « d’assurer » leur existence paisible et confortable au sein de ce système et oublier que c’est un métier triplement précaire car dépendant de la météorologie (plutôt incertaine) et de l’économie touristique (plutôt incertaine aussi) et encore de la santé de l’éducateur physique lui-même (santé plutôt incertaine également !). Car en effet, si mon économie personnelle est basée sur ces quatre mois de travail, c’est d’abord parce que je me contente de peu (mais déjà de trop) et que j’accepte la précarité de cet emploi (pas d’allocation chômage, pas de retraite, pas d’assurance en cas de blessure ou maladie). Ainsi si j’ai cette vie, c’est que j’ai accepté le risque économique que cela implique. En fait j’ai accepté de ne pas anticiper l’avenir et de cultiver la chance – bénédiction de la vie – qui permet de vivre plus pleinement son existence. Et une fois encore, chacun est susceptible de faire ce choix ! Je pense à ma femme Nina qui a déjà démissionné deux fois pour prendre la route ou encore à mon ami Clément Burelle qui lui a démissionné il y a maintenant un peu plus de 4 ans pour une vie de quetzal, une vie d’homme libre ! Combien d’autres ont  abandonné une vie « rangé » et en voie à être – dans la norme de la société – réussie, pour prendre la clé des champs, s’aventurer dans l’inconnu et surtout, l’imprévu ?

A grand pas sur la route de la vie! ( en direction de la frontière Bulgare depuis la Turquie)

A grand pas sur la route de la vie! ( en direction de la frontière Bulgare depuis la Turquie)

Ce n’est pas aller à la rencontre du risque mais l’accepter. Il est intéressant de constater comme la société  et ses hommes  ne se soucis que de certains dangers. Ainsi on peut les voir consommer la marmelade chimique d’additifs qu’on leur serre, s’empoisonner de tabacs et d’autres médicaments et pilules artificiels, et dans un même temps, s’offusquer de l’insécurité des rues (réelle ou imaginaire) ou du voyageur qui dort sur les bancs publics ou simplement qui crapahute en Afrique. Il y a des risques effectivement qui n’en valent pas la peine. Et si je classerais volontiers dans cette case ceux qui consistent à s’empoisonner (la vie et l’existence) – car ce ne sont plus des risques mais de probables freins à l’intensité de la vie sans en apporter d’atout –  je glorifie celui supposé aller de paire avec l’intensité et la volupté de la vie. Ainsi aller à la rencontre du monde en modeste explorateur de celui-ci et de l’humanité, de l’Autre et de l’Ailleurs, c’est prendre assurément des risques qui, non seulement en valent la peine, mais qui plus est, sont riches et d’enseignements et d’expériences susceptibles de transformer le savoir en connaissance, et tout au moins, soi.

Ce serait certainement mentir de dire que voyager ne comporte aucun risque et je dois avouer que j’ai échappé de justesse à une tentative d’enlèvement en Moldavie, à une course-poursuite sur les pistes mauritaniennes ou encore aux services secrets Togolais, que je me suis retrouvé au beau milieu d’un réseau sordide de prostitution en Bulgarie, ai faillis mourir dans un hôpital béninois, ai chassé de ma chambre un intrus en pleine nuit en Equateur, me suis fait prendre par des militaires pour un mercenaire au Congo, qu’un lion a tourné autour de ma tente en pleine brousse et une autre fois un ours et zac nanin bien d’autres [més-] aventures qui auraient pu mal finir. Mais bien heureux je suis là et jamais je n’ai autant senti le souffle de la vie que dans ces moments de troubles où l’on se sent en équilibre sur un fil, que la peur s’engouffre dans les entrailles, mais que pour une fois au lieu de paralyser, éveille les sens (l’essence) de l’Homme.

Demandez à un navigateur pourquoi il prend des risques dans les houles et tempêtes de l’océan quand il pourrait se contenter d’un lac ? Au skieur pourquoi il s’aventure hors des pistes dans des couloirs et faces raides lorsqu’il pourrait se contenter de la piste (sécurisé) ? Albéric d’Hardivilliers nous fait remarquer dans son petit propos sur la littérature nomade, que la trame narrative des romans d’initiations ou de quêtes s’organisent autour d’un voyage et il ajoute « N’est-il pas curieux que les romans du Graal, du moins leurs versions christianisés, ne mettent pas en scène, dans une quête spirituelle, des moines reclus mais des chevaliers errants ? » Parce que le champ des possibilités en voyage se décuple, parallèlement les risques aussi, et c’est pourquoi le voyageur se doit de les accepter. A ce même titre, Paolo Coello dans l’Alchimiste lance son berger dans un voyage initiatique et le pousse à prendre des risques afin qu’il vive sa Légende Personnel. Et une fois encore, le premier risque à accepter pour le berger, c’est de quitter son assurance économique (son troupeau). Ce n’est pas un puéril et orgueilleux amour du risque mais un véritable amour de la vie. De la vie dans son ensemble et dans son intensité. Et je préfère prendre ces risques et plus encore si c’est nécessaire que de prendre celui de regarder mon existence sur mon lit de mort comme s’il s’agissait d’un vulgaire feuilleton sans relief, sans houle, sans âme. Et si je suis très loin de l’intensité de la vie de Patrice Franceschi par exemple, je n’oublierais pas ses paroles « Ce n’est pas toujours facile, mais ça en vaut la peine » et j’en suis sur ! Alors quand parfois j’hésite ou je doute, je pense à mon entraîneur de ski qui me disait lorsqu’il fallait sauter un rocher ou une corniche « vas-y tu réfléchiras après ! L’hésitation tue l’action ! ».  Aurait-il lu Henry David Thoreau qui, dans Marcher, s’interrogeait « Qui d’autre que le Malin a crié « Holà, doucement ! » au genre humain ? »

Comme nous l’apprend l’Alchimiste «il est normal de nous éloigner à un moment ou à un autre de notre Légende Personnelle. Ce n’est pas grave car, à plusieurs reprises, la vie nous donne la possibilité de recoller à cette trajectoire idéale. » Alors pas d’hésitation à avoir car la vie c’est l’action et végéter ses rêves est une entrave à soi-même et à la vie ! Prenez-les et envolez-vous sur le tapis magique de l’existence et comme Patrice Franceschi tentez « d’épuiser le champ du possible ».

Julien

Envoles-toi!

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5 réflexions sur “Éloge du risque (nécessaire)

  1. Pingback: (Re)prendre la route… | Blog

  2. Je m’étais noté ceci suite à la conférence de Franceschi : « La liberté, c’est de choisir ses contraintes » et « Entre le succès et l’échec, la différence n’est peut-être pas plus épaisse qu’une feuille de papier à cigarette. »

    Nous n’avons pas tout à fait la même perspective sur le risque et la prise de risque, mais il me semble que nous regardons le même objet car j’en reconnais les courbes, j’en devine les formes…

    Pour moi, le risque est à prendre avec une arme redoutable : l’intelligence. Dieu merci, j’en suis un peu dotée. Je suis devenue radicale à petit feu, un risque à la fois. Et pour le moment, je suis toujours en vie, sans aucun regret dans mon sac à dos, après ces dix ans de route et de détours.

    C’est drôle, Frank Michel me disait que ça ne valait pas la peine que je me tape son éloge du voyage désorganisé, mais qu’il valait mieux que je me tape son bouquin plus substantiel. Je pense qu’il me connaît déjà un peu – je le lis avec un oeil critique… et je suis impitoyable.

    Au plaisir, Julien, au plaisir !

    • Bonjour Anick-Marie,

      Plaisirs partagés!

      Effectivement, en lisant tes citations de Franceschi, je m’en souviens très bien et elles sonnent très juste.

      Si avec une arme nous devons prendre le risque, je lui préfère le BON SENS à l’intelligence. L’intellect reste trop la voix de l’ego quand le bon sens est celle du cœur. Et j’ai plus confiance en mon âme qu’en ma raison.

      Quant à « Éloge du Voyage désorganisé » de Franck Michel, J’ai rarement lu un livre avec lequel j’étais autant en accord. Et il me semble donc évident que « Du Voyage et des Hommes » qui va – apparemment – plus loin dans les réflexions pertinentes de l’auteur ne peut être qu’à conseiller.

      A très vite

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