CE MONDE QUE JE VOIS ET QUE TU NE VERRAS PAS

(Vue sur la Belle Etoile depuis ma maison Venthonaise - France 2011)

(Vue sur la Belle Etoile depuis ma maison Venthonaise – France 2011)

La pluie s’abat sur la vallée – jusqu’au fond de la combe de Savoie les sommets de calcaire disparaissent dans la brume et les nuages. Et nous, comme le temps, nous sommes abattus. Ce temps d’automne qui dans sa tourmente transporte la tristesse du monde et la mélancolie. Et plus que jamais elle s’empare de moi et je voltige dans son impétuosité.

Alors que j’écris ces mots, je pense à ces quelques enfants, perdus et anonymes, qui snifent de la colle sous le porche lugubre de l’église Bon Pasteur de Cotonou. Bientôt les plus âgés – quelques gosses misérables – « casseront les fesses » aux plus jeunes. Ils n’y pourront rien car on leur a fait de même et qu’ils ne connaissent que ça, la rue, l’abandon, la misère. Au-dessus de leur tête, une croix. Eux, la porte sur leurs âmes meurtries. À quelques pas, le quartier de la Haie-Vive abrite les expatriés fortunés – cloisonnés dans leurs forteresses blindées de béton battis en remparts – arrogants colons, narguant dans l’ignorance la misère qui suinte à leurs pieds.

Puis je pense à Brazzaville et ses bidonvilles ; à Kinshasa aussi. Les images de ces millions de personnes entassées dans des amas d’ordures et de taules me viennent lourdes comme l’orage et grondent dans mon cœur comme cette tristesse ravageuse. Et alors que la pluie s’abat toujours en trombe, je sais que là-bas, elle aurait emporté – comme elle emporte à chaque fois – des dizaines de cabanes et les familles qu’elles abritent.

Dans l’indifférence du monde ;

De ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Et je pleure alors ; et pense encore ; et je divague vers l’est, l’est lointain, l’est perdu, l’est oublié du Congo. Chaque jour des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont massacrés. Plus de 6 millions depuis le début du millénaire. Plus de 500 000 femmes et jeunes filles violées. Triste réalité que le monde fui, le monde et son opinion, le monde et sa morale. C’est le prix de la modernité, le prix du progrès, c’est les sacrifices – les pertes pour les profits – afin qu’une minorité – dont je fais partie – dont tu aurais fais partie – puisse jouir de conforts, de richesses matérielles, de progrès, de paix, d’avantages et de caprices.

Je sais, c’est incompréhensible;

C’est terrible;

C’est tellement terrible;

Mais c’est le monde;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Il est déchiqueté, il est massacré, par des frontières – chaque jour plus nombreuses et plus fermées -, des barbelés, des idéaux, des drapeaux, des dogmes, des religions, des dieux et des démons – dans le visible et l’invisible – il est réduit par l’Homme à l’étroitesse de son cœur, à sa rancœur, à sa laideur.

Battit du rêve des Hommes, il se construit – ou se détruit – à son image ;

Il est un cauchemar,

Ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Sur les peuples et les minorités, la foudre de La Civilisation s’abat comme les gouttes d’eau d’aujourd’hui. Et rien n’y résiste ; non, rien n’y résiste. C’est une machine infernale que chacun, dans son silence, dans sa passivité, admet, soutient, approuve. À chaque crépuscule manquent à l’appel des cultures, des peuples, des espèces végétales et animales, des espoirs. À chaque aurore de nouveaux vivent leurs dernières heures. Condamnés, anéantis par les nantis, par l’avidité, la haine, la vanité qui campent dans le cœur et la tête de l’Homme.

Et ce soir je pleure.

Je pleure ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

La peur, la haine, le mépris, et la conquête – Le pouvoir ! Cette race humaine cupide qui sans cesse se divise pour tout et surtout pour rien. Elle use son énergie à haïr son voisin, son prochain, à chercher toujours et toujours un coupable à ses souffrances. Et ils s’embrasent et se massacrent, et chacun trouve en l’Autre un ennemi. Alors dans la bouche et le cœur de certains ce responsable – la matérialisation de la peur, l’excuse de la haine à refouler – c’est l’Islam, pour d’autres les Juifs, les Francs-maçons, les Roms, les étrangers, ou bien les noirs ou bien les blancs, ou encore les Chinois ou les Américains. Les peuples reposent tout sur leurs dirigeants, se débarrassent de leur destin, des choix et des responsabilités. Alors les élites s’organisent entre elles, en clubs, en groupes, en sociétés, pour dominer. Et ils dominent et les dominés se plaignent, s’indignent mais s’alignent. Parce qu’ils le veulent, parce qu’ils ne sont pas responsables, parce qu’ils ne veulent pas l’être. Parce qu’ils ont peur de la Liberté. Ils se complaisent de cette situation. Car s’ils sont malheureux ils peuvent rejeter la faute sur l’Autre, sur le Système, sur ce Monde.

Ce Monde que je vois et que tu ne verras pas.

Ils sont pauvres. Ils sont pauvres et tristes et lâches. Ils vivent de remords et de chimères. Ils vivent ensuqués comme des larves. Ils sont des esclaves, ces pauvres humains vaniteux, et fières de l’être.

Mouton.

Loup.

Rapace.

Brebis.

Et de leurs pieds sales de méchancetés, d’irrespect, des excréments de leur société, ils salissent la terre – notre mère – salissent la nature, salissent ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Partout ils cherchent le paradis et craignent l’enfer ne voyant pas que les deux sont là, autour d’eux, en eux. Ils s’enferment dans ce monde comme ils ferment leur cœur. Ils sont morts. Ils sont morts. Et pourtant se pavanent, comme des zombies, comme des vampires,

Dans ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

La brume s’est évaporée, c’est l’aurore, le soleil s’élève et je vois au loin, jusqu’à la Chartreuse. Il y a face à moi, face à cette maison qui aurait été tienne, les Bauges. Les sommets de la Belle Etoile et du Roc Rouge étincellent. Ils se sont vêtus ce matin de leurs doux manteaux blancs, cette splendide robe d’ange. Et je te vois t’élever entre eux, et t’envoler vers les étoiles du ciel.
Elle est belle cette vallée et aujourd’hui le soleil brille de nouveau. Je le regarde dans les yeux comme si je regardais Dieu. Ô il est beau et radieux, il est divin ! Les couleurs de l’automne chantonnent la délicatesse des paysages.

Je vois l’éphémère ;

Je vois les cycles ;

Et je vois la roue qui fait tourner ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Toutes les beautés de mon enfance reviennent à la surface, celles que je voulais te faire partager, découvrir, aimer. Ces Alpes, ces terres, ces montagnes, ces horizons lointains et les couchés et les aubes dorées, les roses et violets, la splendeur du ciel et de ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

En partant droit dans la forêt au-dessus du village, lorsqu’on grimpe vers ses hauteurs, on atteint la Roche Pourrie. Alors nous plongeons dans l’immensité, et l’humilité s’ingère en nous. Nous pouvons contempler le Mont Blanc ; il nous fait face, d’un bloc, majestueux. Vers l’est c’est tout le Beaufortain qui s’évade en longues prairies, en sommets, en reliefs splendides.

Et les chalets d’Alpages, et les troupeaux de vaches.

Vers le nord ce sont les Aravis, à l’Ouest les Bauges, au Sud la Combe de Savoie et au loin la Chartreuse qui sort comme un gâteau des brumes lointaines.

Que c’est beau,

Ô que c’est beau !

Il y a cette merveilleuse plénitude qui envahit l’âme dans les étendues vierges. Je rêvais de t’emporter avec moi dans ces contrées merveilleuses, dans les symphonies des Andes – le Sud Lipez ! les cordillères ! Les Yuccas ! Les déserts – Atacama ! – dans les canyons de l’Utah, et le grand Sahara, Ah le Grand Sahara ! La steppe des steppes. La côte méditerranéenne, celle de l’Adriatique ; il y a des plages sur la mer de Chine où l’eau cristalline enveloppe l’inconscient, c’est comme un tranquillisant, et les douceurs des vaguelettes qui s’échouent inexorablement sur la grève brillante, quel délice ! Et puis les fonds marins et la jungle d’Amazonie.

Il y a tant de beautés,

Il y a tant de merveilles,

Dans ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Et puis il y a ta mère, si belle, si pure, si courageuse, si forte ; elle est un ange dans ce monde ;

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Et puis, il y a tellement de personnes que j’aurais aimé te présenter. De personnes fabuleuses, aux cœurs plus ouverts encore que l’océan ! Ta famille, des amis, qui partout sur cette terre sourient au monde. J’ai tellement de visages en tête et d’histoires, de sourires et d’amour que j’ai reçu, que j’ai donné, que j’ai vu s’échanger. Oui, parfois des êtres s’aiment ! Ils se croisent et s’ouvrent, l’un à l’autre, c’est comme un arc-en-ciel qui jaillit et quelle lumière ! Quelle foudre qui les frappes, les éveille ! Ô que c’est divin !

Oui il y a de la magie,

Dans ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Il y en a même qui s’ouvre au monde entier, à la vie, aux autres, ils sont comme des anges qui se faufilent parmi nous, et leurs vies rayonnent, ils sont des exemples. Ils sont beaux et partout où ils passent nous ne pouvons les oublier. Car ils réchauffent les cœurs meurtris des humains.

Rien n’est facile ici mais tout est si simple.

C’est tellement limpide lorsque nous l’acceptons, lorsque nous voulons vivre pleinement. Lorsque nous acceptons enfin les millions de possibilités. Lorsque nous acceptons enfin d’être un acteur, d’être actif, de prendre sa vie en main. Lorsque nous voulons simplement vivre en respectant la vie.

La vie, la vie ! Quelle beauté ! Quelle dureté – mais quelle beauté !

Je l’aime c’est certain.

Il y a les peines et les joies. Et nous devons les accepter. Faire avec. Tout prendre avec l’intensité que cela implique, avec la conviction que tout cela est la vie. Sans bien ou mal.

C’est la vie.

C’est tout.

Elle est comme elle est, nous sommes comme nous sommes ;

Imparfait – et c’est tant mieux, car la perfection c’est la mort.

Alors nous vivons ;

Dans ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Je continuerais d’avancer, encore et toujours, en respectant du mieux que je peux la Vie. Oui je te pleure, toi et tant d’autres chagrins, tant d’autres malheurs, tant d’autres peines, proches ou lointaines, mais je continuerais à avancer, pour partager l’amour, pour partager la vie ;

Dans ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Souvent je me sens seul, comme un étranger – ils le comprendront surement les autres étrangers – et c’est dur, l’épreuve est dure, mais elle en vaut la peine, elle en vaut les peines. Il y a tant à faire ! Il y a tant à soutenir, d’enfants à relever, de causes à défendre, et d’actions à entreprendre. Le monde ne s’aura peut-être jamais être meilleur – tant que l’homme ne l’est pas – mais au moins nous devons essayer, chacun d’entre nous, d’être meilleur et de faire de notre mieux. Alors je continuerais à faire des erreurs, mais je marcherai toujours et toujours vers l’avant.

Parce que c’est la vie qui le veut.

Qu’elle est l’ensemble, l’infiniment petit et l’infiniment grand, qu’elle est là, le Mystère et qu’elle le restera.

Et il y l’Amour, cet amour qui en est l’essence.

Ô je t’aime, et je les aime tous, même eux qui haïssent, même eux.

J’aime ce monde,

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Pourtant nous t’aimions déjà,

Pourtant nous t’attendions déjà,

Pour que tu vives, toi aussi,

Ce monde que je vois et que tu ne verras pas.

Julien Masson

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