Frisco: La ville de la baie [2/2]

Chinatown et ses histoires de vieilles triades, les bars à striptease, les pubs, le quartier hippie, le quartier gay, ou encore celui des affaires. Chacun a son existence, sa place, son droit d’exister, de palabrer, de se pavaner sans complexe sur la scène de la société. La grande affiche porte toutes les couleurs, toutes les langues, tous les symboles. Lire la suite

Frisco: La ville de la baie [1/2]

           C’est de la baie de San Francisco, que Buck fut arraché à sa vie sédentaire et conduit vers l’aventure du grand nord, de la ruée vers l’or du Klondike. Souvenir de Jack London né le 12 janvier 1876 à San Francisco, lui qui a inspiré tant d’Hommes à entendre l’appel du sauvage, de l’instinct, et qui conta mieux que personne la ruée vers l’or et l’aventure du cœur de certains hommes. Car en effet, c’est cette ruée vers l’or et la peuplade d’aventuriers en blue-jean Levi’ Strauss  qui bâtirent San Francisco. La ville était le terminus du fameux chemin de fer transcontinental qui accéléra l’enfermement des milliers d’Indiens des plaines dans leurs réserves respectives. La conquête de l’ouest dorénavant accessible à tous. A une traînée de fumée, à quelques pelletées de charbon ardent, et l’avenir avait la saveur de l’espoir. Tout au bout, en équilibre entre terre et océan, San Francisco. Lire la suite

Le souffle d’une recontre

"le souffle d'une rencontre" - Seattle

« le souffle d’une rencontre » – Seattle

Le saloon est bâti comme les chalets canadiens, en rondin de bois croisés, comme les jeux de constructions de notre enfance. Aucun placo ou lambris artificiel n’est venu polir le naturel du sapin. Un long bar le coupe. Quelques manches à pression en sortent. Un gros barbu en salopette y est accoudé et se tourne la nuque chaque fois qu’elle passe dans son dos. Elle, a un mini short en jean, la taille fine, et est blonde comme une cigarette. Son sourire est affiché comme une publicité, mais son allure et sa façon de servir les vieux ours du coin, démontre un caractère trempé. Lire la suite

La tête de la pieuvre

Ce parc gigantesque (Central Park), faussement naturel, poumon artificiel des citadins New-Yorkais, s’étale dans Manhattan, séparant Harlem et le Bronx du sud de la ville. Là-bas où brille Time square, Chelsea, Broadway, et le nouveau World Trade Center. Les rues sont larges, mais la hauteur invraisemblable des bâtiments, donne au tout, un aspect encaissé. A l’ombre des tours, la fourmilière grouille, chacun s’active à sa tache, à son rôle, au bon déroulement du système. Lorsque midi approche, les vendeurs de donuts laissent place à ceux de hot dog, et toujours dans la même frénésie, chacun se ravitaille sans perdre de temps, dans les fast-foods, les pizzas sur le pouce, les tacos ou les sandwichs orientaux dégoulinants de sauce.

Au pied du nouveau World Trade Center, on s’imagine la chute des jumelles qui le précédaient. C’est tout un symbole qui fut frappé ce tragique premier jour – selon le calendrier copte (premier calendrier Chrétien) – du 3ème millénaire. Nous sommes les jeunes de cette génération. Celle de la cristallisation du nouvel ordre mondial. De la dictature mondiale du marché, de l’économie, de la pensée. Ce fut le point zéro. Parce que l’histoire a besoin de dates, l’Homme de chronologie, de repère dans le temps qui s’évade. Chacun des jeunes de ma génération se souviendra du 11 septembre 2001. Du crie sourd de la peur. La peur, de la terreur qui s’immisce dans la peau, franchissant les seuils de nos chaumières par la boîte à image, par les ondes des radios et de l’internet. La division, le règne sur le troupeau de bêtes. Lire la suite

Le chant d’Harlem

Browstones de Harlem - Série de maisons en grès rouge, identiques, construites au XIX siècle. Browstones de Harlem – Série de maisons en grès rouge, identiques, construites au XIX siècle.

Sur la 125ème, entre vendeurs Portoricains de donuts, et vendeurs noirs à la sauvette, quelques camés finissent leur nuit d’épaves échouées sur les trottoirs d’Harlem où naviguent des sachets plastiques balayés par les vents printaniers. A deux carrés, une église nous accueille pour le sermon du dimanche. Les chœurs gospels emplissent les âmes vides et emportent les âmes pleines. Voilà une démonstration d’amour qui s’échappe des Hommes, une étincelle divine qui transite par une trachée pour éclabousser la foule de l’énergie de la vie. Et les paroles de Louis Armstrong prennent là tout leur sens :

« Ce que nous jouons, c’est la vie ! » Lire la suite

Voyage dans l’espace – temps

"Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent... " Pérou

« Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent…  » Pérou

 

« No puedes comprar mi vida » – Tu ne peux pas acheter ma vie

Calle 13

Dans les rues du Bronx chante le lingala, les pantalons se portent bas, le noir ne détonne pas, Malcolm X est un roi, les bières sont des cerveza et la nuit les boomers des caisses customisées bombardent du Calle 13.

« Soy, soy lo que dejaron, soy las sobras de lo que te robaron… »

Je ressens soudain le souffle du temps m’aspirer de nouveau dans la cantine de mes souvenirs. Du Bronx, je m’envole pour Santa Marta en Colombie. Le marché grouille de monde. Les bananes sont empilées à l’arrière des pick-up, quelques noirs aux dents d’ors, les jettent par-dessus bord, afin qu’elles s’étallent sur les comptoirs des vendeuses. L’odeur des fruits et des légumes, se mélange aux gazes d’échappement, aux cris incessants et à la chaleur latine, qui émane, telle une saveur, des hommes nés sous les tropiques. Juteux et sucrés comme leurs fruits colorés, l’humain des tropiques, qu’importe sa race, sa couleur ou sa foi, agite son postérieur au rythme des tambours, de la houle et de la mélodie de la joie. Les anges chantent au soleil. Le diable joue au tamtam, soulèvent d’un souffle les jupes légères, et en diapason avec les dieux bienveillants, emporte le bonheur des instants éternels sous les latitudes que notre machine économique à l’habitude d’écraser. Le Bronx reprend de la couleur.

« Soy Latina America, un pueblo sin piernas pero que camina… » Lire la suite

La folie citadine

Broadway - New York 2013

Broadway – New York 2013

Je me balade sur Broadway avec la démarche des Gendarmes, la tête qui oscille vers les cieux, et Saez qui hurle dans mes oreilles d’une voix nasillarde : « God blesse America ». Je ne peux pas m’empêcher de sourire bêtement, comme un enfant, c’est que j’ai l’impression d’être dans un film. Étrange ressenti. New-York, on a l’impression de connaitre pis en même temps, on ne connaît pas. Si bien que, lorsqu’on y est, ça semble irréel  spectateurs une fois de plus, du rêve américain, du délire mégalomane d’un pays prophète, d’une propagande bien faite. « America is God ! » pour bien du monde, mais pas pour le bien du monde. Les drapeaux flottent patriotiquement sur les façades des tours de Babel, qui s’élancent comme des minarets vers le ciel, caressent les dieux, insolents, d’acier et de ciment, de brique et de fric, de sueur et de labeur. L’irrégularité, l’imperfection, qui par leur dichotomie en font la perfection est anéanti dans la construction des démons fait homme, en éloge de la ligne droite, du carré, du parallèle et du perpendiculaire. L’architecte à équerre n’est qu’un profane de la nature qu’il blasphème. Elle, d’un nombre d’or ou de rien, souffle la vie dans chaque recoin. Lire la suite

La silhouette de la liberté

Le fameux drapeau Américain, qui flotte patriotiquement, sur les façades des tours de Babel. USA 2013

Le fameux drapeau Américain, qui flotte patriotiquement, sur les façades des tours de Babel. USA 2013

Le temps passe et fidèle à moi-même, je le laisse faire, sans tenir la discipline qui fait l’être, en me laissant balancer par le vent que j’admire. Presque 5 mois passé en France depuis le retour d’Amérique du Sud, et pas un article. Mais me voici, depuis quelques semaines, de nouveau sur les routes. Une destination qui c’est un peu décidé au dernier moment. Nous hésitions, notre cœur balançait, Afrique de l’Est ? du Sud peut-être ? et pourquoi pas USA ? Lire la suite

Le voyage – Mon école

Pourquoi suis-je parti à 18 ans en Afrique ? Voilà une question que l’on me pose souvent. Une question sans trop de réponse. N’avez-vous jamais ressenti le souffle de la vie ? Un souffle qui vous conte les rêves les plus fous ? Un souffle, un esprit, une conscience, des signes, une énergie qui vous dit : vas-y c’est maintenant ! Où ? Nous l’ignorons et c’est pour cela qu’il est délicat de s’en aller. Contre toute opinion, parfois toute logique, il faut lâcher la laisse, se laisser porter par les vents de l’inconnu vers nos rêves les plus fous.

La vie est mouvement. Le souffle de la vie, la langue du monde, l’énergie de l’univers portent les âmes légères. C’est ce que j’ai voulu lorsque je suis parti pour la première fois en Afrique, lâcher prise, balancer un avenir certain, une routine alarmante, un Julien qui n’était pas moi.

J’ai fêté mes 19 ans au Bénin, je fête aujourd’hui mes 26 ans en Colombie. Qui a-t-il entre les deux ? Qu’en est-il  7 ans plus tard ? Lire la suite

Il était une fois un mariage ! (PEROU)

Le marié passe l’anneau au doigt de sa nouvelle épouse. Même si cela fait trente ans qu’ils partagent leurs repas, leurs quotidiens, leurs vies. Trente ans de vie commune ont précédé ce grand jour. C’est aujourd’hui, qu’enfin ils s’unissent par la bénédiction du prêtre et sous l’œil bienveillant de Dieu. Ils ont surmonté tous les obstacles de la vie et mis au monde trois enfants avant de valider l’acte devant des témoins. Ce n’est pas par souci de vérifier préalablement l’amour avant de s’engager qui pousse à patienter, mais les économies nécessaires à la réalisation du mariage. Et le récit qui va suivre vous le fera comprendre !

(Les mariés s’unissent par la bénédiction du prêtre et sous l’oeil bienveillant de Dieu – Pérou 2012)

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Un jour au Pérou…

Le bruit de la porte en métal raisonne. Nous sommes déjà réveillés depuis quelques minutes. Il est l’heure de partir. Le sac est près. Nous le sommes aussi. Bien habillés, nous prenons les couvertures en laine d’alpaga que Ravelina nous a préparé, et rejoignons Javier dans la cour de la modeste maison familiale. Il est deux heures du matin à Sicuani et les rues sont mortes. Dans le silence et l’obscurité nous marchons jusqu’à la station-service. Un camion nous y attend. Alors que Javier accompagne le chauffeur dans sa cabine nous sommes invités à nous installer inconfortablement dans la benne à bestiaux. Aucun animal avec nous, seulement des pattes d’alpagas sacrifiés pour remplir le ventre des hommes.

Dans un raffut qui brise le silence de la nuit, le camion prend la route de la cordillère. La lune est quasiment pleine et le ciel parfaitement dégagé. Pas de goudron sur la piste mais de la poussière. Le froid nous gèle les pieds et les secousses retournent l’estomac. Recroquevillés dans un coin sous nos couvertures nous encaissons les -10 degrés et les kilomètres qui nous rapprochent de la brillance de l’astre qui s’oppose au soleil.

Puis comme une délivrance, après quatre heures de calvaire, le camion s’arrête enfin. Juste à temps pour que nous puissions contempler le lever du soleil. Mais nous n’avons pas de temps à perdre, le troupeau doit déjà être parti. Derrière Javier qui trotte comme un cabri, nous marchons à près de 5000 m d’altitude dans le paysage grandiose et sauvage de la cordillère.

(A l’aube dans la cordillère péruvienne – 2012)

Alors que le soleil se lève calmement, la lune à son opposé brille encore, comme pour résister à l’ordre naturel qui se répète chaque jour. La lumière éclabousse le ciel jouant avec les couleurs et les formes. Émerveillés de cette symphonie nous avançons durant une heure ou peut-être plus sans savoir où nous allons. L’espagnol-quechua est lourd dans nos oreilles françaises ! Parfois si rugueux que l’on se contente de hocher la tête en espérant avoir bien répondu. Nous passons un col. Sur l’autre versant nous rencontrons enfin le troupeau d’alpagas guidé par un couple et leur jeune enfant. Nous déjeunons ensemble les quelques fruits et le pain que nous avons apporté, le tout dans l’ambiance calme des matins et timide des montagnards.

(Sourire de la montagne – Pérou 2012)

(Le soleil se lève sur les transhumances – Pérou 2012)

Javier, le couple et leur enfant, les trois chiens, le cheval, les alpagas, Nina et moi prenons la route des transhumances. Nous devons rejoindre un autre camp de l’autre côté des montagnes. Le petit Christian se retrouve rapidement sur mes épaules au-dessus du sac à dos. Son sourire accrocheur, son caractère fanfaron et son innocence en ont vite fait mon ami ! Quelques heures de marche ne suffisent pas à délier les langues des montagnards mais peuvent faire d’un enfant votre meilleur ami.

Nous voici au deuxième camp. Quelques petites maisons posées au milieu d’une plaine nichée à 4800 m entre les sommets de la cordillère. Les bêtes sont réunies dans un parc. Les quelques habitants du lieu s’activent et rassemblent leurs affaires. C’est le grand départ ! On ne redescend pas dans la vallée tous les quatre matins. Dans trois jours le mariage de la sœur de Javier sera célébré. Personne ne veut rater la fête. Nous ne la raterons pas non plus puisque nous y sommes invités.

(Les couleurs du coeur – Pérou 2012)

En attendant, il faut patienter, le camion doit revenir nous chercher. Le voilà qu’il arrive. Une partie du troupeau est amenée devant le véhicule. Le choix commence ! Et un à un les malheureux qui sont choisis par les éleveurs se retrouvent dans la benne serrés comme des sardines. Vingt sept alpagas, cinq moutons et quelques chèvres et poulets. Peut-être les changent-ils de camp ? Je tente la question sans trop de conviction mais avec un peu d’espoir. Eh ben non, ce sera bel et bien la viande pour le mariage.

Toute la cargaison est entassée dans le véhicule. Les dizaines de bêtes et les vingt humains. Nous sommes en équilibre sur les barres de la benne au-dessus des têtes d’alpagas qui vivent sans doute leurs dernières heures. La route dans la cordillère est magnifique avec vue sur les sommets de plus de 6000 m. Les bêtes ne les voient pas. Sur la bétaillère, l’alcool et la coca circulent. On se passe les bouteilles et des poignées de feuilles. Les blagues déclenchent le rire des femmes. Les enfants s’endorment entrelacés avec les chèvres. Mes jambes tétanisées retiennent mon poids et celle du sac posé sur moi. J’apprécie tout de même pleinement cet instant de bonheur simple au vent frais et pur de la cordillère.

A l’arrivée au village quelques 2000 m plus bas, les animaux sont déchargés dans la cour des futurs mariés. Nous allons maintenant rentrer à Sicuani une dizaine de kilomètres plus loin. Comme il n’est que le début de l’après-midi nous allons pouvoir nous promener comme prévu avec Maria la sœur de Ravelina. C’était sans compter sur la cérémonie !

Nous l’ignorions mais maintenant que la famille, amis proches et les animaux sont là, il y a la cérémonie qui précède le mariage. Et bien sûr nous y sommes conviés. Invités dans le cercle des proches, nous nous y assoyons timidement. Chaque seconde les paroles du maître de cérémonie, celles des mariés puis les rituels nous plongent un peu plus dans le Pérou traditionnel.

(Les futurs mariés prient à travers la coca – Pérou 2012)

La coca est omniprésente lors de la cérémonie. Les feuilles sont triées et rangées en lot puis distribuées à chacun. Et chacun se doit, nous compris, d’entreprendre des rituels avec la feuille sacrée. Les prières se tournent vers les dieux et notamment Pachamama la terre-mère. Une prière chrétienne faite à genoux par toute l’assemblée est la seule inscription du Vatican dans la cérémonie. Le reste est pure tradition animiste et ancestrale. Certains rituels nous frappent par leurs similitudes avec ceux des religions animistes africaines.

Puis les alpagas sont aspergés par les futurs mariés de bière fraîche.  Le coup d’envoi est donné. Devant nos yeux, six heures durant, les vingt sept alpagas sont exécutés. Attrapés par les pattes, un à un, ils sont frappés derrière la nuque par un gros bâton puis égorgés dans la foulée. Les gestes sont rapides et précis. Les couteaux sont aiguisés sans cesse. Le sang coule à flots. Je ne pense pas en avoir déjà vu autant dans ma vie. Ils semblent faire en sorte de ne pas infliger de souffrance à la bête. Mais c’est nier que ces animaux pensent et ont une âme car c’est devant le regard anéanti de ceux qui ne sont pas encore mort que les autres sont exécutés et dépecés. Les alpagas vivants finissent par se tourner contre le mur. Ils évitent d’eux-mêmes cette souffrance. Ils ne bougent plus. Sont aussi stoïques que moi. Lorsque les hommes viennent les prendre ils s’agenouillent comme pour supplier. Puis dans une fatalité déconcertante se laissent sacrifier sans lutter.

On me demande de photographier et de filmer pour les souvenirs de la famille. Cela me permet peut-être de mettre un filtre entre moi et la scène réelle qui se déroule sous mes yeux. Nous aimerions fuir. Mais nous ne pouvons pas manquer de respect à nos hôtes. Javier est fier et heureux de nous inviter au cœur de leurs traditions et de leurs modes de vie. Pour moi qui suis végétarien, la journée est dur. Autour de nous le sang et la mort.

(Alpagas sacrifiés – Pérou 2012)

(Dépeçage d’alpaga – Pérou 2012)

Les hommes abattent les bêtes et les dépècent d’une main sûre et habille. Les femmes récupèrent le sang et les abats. Elles vident les boyaux et les trient. Chacun est venue aider et les trente personnes présentes ont tous leurs rôles établis.

En début d’après-midi nous avons eu le droit à une soupe à la viande d’alpaga. En début de soirée nous est servi un ragoût d’abats. Ces mêmes abats qui ont été vidé devant nos yeux. Je ne peux pas manger. Je tente quand même d’en boire le jus par politesse mais un haut de cœur à chaque lichée me stop. Nina fait l’effort de terminer. La soirée continue dans la même ambiance alcoolisée que l’après-midi. Les alcools locaux et les bières s’enchainent sans répit. Peut-être l’alcool donne-t-il la force d’accomplir la tâche ?

L’Homme est sauvage c’est certain. Abattre ainsi des bêtes lorsqu’on les a élevées. Mais je pense à ceux qui se contentent de l’acheter sous vide préférant oublier que c’est une vie. Combien de carnivores seraient capables d’élever et d’abattre soi-même leurs viandes ? Les taches délicates sont laissées aux autres. L’Homme moderne n’aime pas se salir les mains et préfère l’ignorer lorsqu’il se les salit quand même. Ces éleveurs ont au moins le mérite de savoir et d’être conscient de ce qu’ils mangent.

(L’Homme est-il innocent? – Pérou 2012)

à 22 h nous rentrons à Sicuani. Ravelina nous attend. Elle est heureuse d’apprendre que nous avons assisté à tout. Nous sommes retournés et fatigués. Notre esprit doit digérer cette journée intense. 20 h après s’être levés cette journée de voyage s’achève enfin !

« Chercher l’authenticité peut parfois donner la nausée. »

La journée du Mariage dans un prochain article !

Julien Masson

(Mon ami Christian – Pérou 2012)

Le Machu Picchu oublié – CHOQUEQUIRAO (PEROU)

Certains voyageurs sont poussés par l’envie « moutonesque » de visiter ce que le vénérable UNESCO a classé. Et par-dessus tout, pour pouvoir fièrement cocher une case de plus sur leurs listes de choses à faire dans cette courte vie – qu’ils courent et qu’ils courent ! comme un train qui se glisse dans l’espace sans changer à l’intérieur -, ils se précipitent sur les – soi-disant – 7 merveilles du monde. Et en haut du classement des patrimoines « exotiques » presque mystiques ou mythiques, le fameux Machu Picchu ! devenu à lui seul emblème du Pérou et même de toutes les Andes. Alors tout un monde soucieux de son curriculum vitae de voyageur qui a tout « fait »  et peu soucieux de ce qui se défait, se précipite sur les hauteurs du majestueux site pour lui arracher une photo et en faire un profil Facebook. Tel un trophée, une case cochée, un « ça c’est fait », le symbole de la folie Inca est figé dans le temps 20 000 fois par jour par ces hordes de touristes IN. à moins de 100 km de là des tribus isolées sont condamnées, mais ça les touristes l’ignorent et d’ailleurs s’en contrefichent car ils ne sont pas là pour cela. Non ! eux sont là pour la citadelle la plus célèbre du monde qui à elle seule justifie parfois le voyage. La visitant ils espèrent toucher à cette gloire. Loin de chez eux non pour découvrir le monde, le comprendre ou l’aimer, mais pour le consommer, le « voir », l’immortaliser en images mortes.

Et j’ai souvent du mal à comprendre comment l’on peut résumer un pays à des sites « morts », à des ruines figées dans un temps disparu, lorsque la vie continue dans son mouvement permanent. Si voyager c’est courir après le passé du monde autant le faire dans un musée. Si je pars sur les routes c’est bien pour faire la connaissance de ce qui est vivant ! « Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l’apprécier sans le déprécier, le partager sans le confisquer. » comme l’écrit si bien Franck Michel. Mais non ! la foule enragée est toujours la même qu’au temps des colons et des conquistadors, elle se rue sur le monde avec l’appétit d’un ogre ! Et alors que l’UNESCO l’a classé parmi les sites en dangers et recommande vivement de limiter les visites à 800 par jour, les vieilles ruines incas sont envahies chaque jour par 2000 pairs de jambes. Oh oui ! l’affaire est trop juteuse et la gourmandise n’a pas de nationalité. A environ 45 dollars l’entrée (2012) on comprend l’engouement. Et puis il y a l’Orient Express, cette firme anglaise qui s’est emparée de toutes les concessions autour de la poule aux œufs d’or. Acheter une bouteille d’eau ou aller aux toilettes et c’est dans leurs poches profondes que tombe votre monnaie. Mais le clou de l’affaire c’est le train. Le train que la majorité des visiteurs prennent (environ 40 dollars) appartient lui aussi à l’Orient Express.

Et puisque le vice n’a pas de morale et que dans le monde capital l’humain est un profit ou une perte, l’Orient Express a racheté la ligne populaire reliant Puno à Cuzco. Transformé en train de luxe, cette ligne jadis utilisée par les locaux, est devenue le chemin de fer le plus cher du monde au kilomètre ! Joyeux sont les chanceux qui profitent de la cuisine à bord et photographient les « pauvres » autochtones – véridique j’en fus témoin – en traversant les villages depuis leur wagon d’or. Et une fois encore, les réflexions de Franck Michel sonnent terriblement juste lorsqu’il écrit dans  Eloge du voyage désorganisé « Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à faire. »

Alors il n’y a aucun doute, le Machu Picchu doit être exceptionnel, unique, magnifique et mystérieux. Mais exclu du monde capital-profit le raisonnement du voyageur pourrait-il dépasser son ambition à vouloir – à tous prix – voir ce qui doit l’être ? Et se poser une question simple : Dois-je mettre au-dessus de moi l’Histoire et la condition humaine ? A ceux qui n’auraient pas compris : La visite d’un site aussi magnifique soit-il me donne-t-il le droit de consciemment participer à sa destruction, de favoriser les inégalités et de contribuer au vol culturel et économique d’une région ?

Chacun pourra répondre à cette question sans que mon cœur en soi le juge. Certains dilemmes ne peuvent appartenir qu’à la conscience de chacun. Que le mouton devienne un loup en se le cachant n’a rien d’effrayant que pour les autres moutons. Il est amusant – ou non – de constater que l’Empire Inca reste encore aujourd’hui une mine d’or pour les âmes de conquistadors qui ne cessent – toujours pas – de le souiller de leurs sales bottes. Tant qu’il reste à détruire, détruisons tant que l’on s’enrichit. Parole d’homme moderne.

( chemin abrupte vers le Choquequirao - Perou 2012)

( chemin abrupte vers le Choquequirao – Perou 2012)

A 70 km des troupeaux de touristes, se cache un autre site. Un des seuls à n’avoir jamais été découvert par les Espagnols. Un site 7 à 8 fois plus étendu que le Machu Picchu, perché à 3100 m d’altitude dans les pentes abruptes de sommets recouverts de la haute Amazonie. Un site qui a hébergé la résistance Inca et en a initié les Rois. Un site ni envahi à l’époque par les conquistadors, ni aujourd’hui par leurs descendants, les touristes avides.

Le Choquequirao (le « Berceau d’or » en Quechua) est fier d’être oublié. C’est son destin.

Aucune route n’y conduit, aucun train, aucune concession de l’Orient Express. Aucun poster ne le vend aux quatre coins du monde, aucune agence de voyages ne le classe en tête de liste. Même celle de Cuzco le rajoute comme un vendeur de glaces ajoute un parfum jamais acheté pour ameuter ceux qui vont où il y a le plus de choix – comme pour se sentir libre. Mais ils n’y vont pas. Trop loin, trop dur, trop pénible (et pas à la mode).

Après avoir pris bus et taxis collectifs, quatre jours de marche sont nécessaires. Plus de 3000 m de dénivelé positif et autant de négatifs. On descend la vallée pour la remonter puis on recommence. Les chemins sont raides et escarpés. On boit l’eau des rivières et on se fait littéralement manger par des pucerons démoniaques. Il faut s’attendre à avoir mal aux pieds, peut-être aux genoux, et se préparer aux centaines de piqûres qui vous démangeront toutes les nuits. Les moins téméraires pourront être aidés de mules et de muletiers rendant le parcours beaucoup plus accessible. Pour les autres, il leur faudra porter leur tente, leur sac de couchage et leur nourriture. Un magnifique trek en autonomie avec nuit à la belle étoile dans un décor féerique. Au-dessus des têtes baissées par la fatigue, des sommets enneigés s’élèvent vers les cieux et à leurs pieds, d’autres recouverts de jungle.

Marcher sur les pentes abruptes de cette vallée ramène aux bonheurs simples. De quoi se met-on à rêver devant un dénivelé qui n’en finit pas ? Eh bien on rêve du plat de pâtes de mauvaise qualité et de sa sauce tomate en sachet que l’on mangera le soir venu. Un plat de bagnard qui devient celui d’un Ritz. Et le soir venu la gamelle de ration est savourée et procure un réel bonheur, un bonheur simple. Et s’étend la vallée encaissée et les nuages filtrent les couleurs du crépuscule, comme des ombres chinoises, les mythes et les légendes jouent leurs scènes théâtrales. Ces nuits à la belle étoile, autour d’un feu, avec les amis, ou seul devant un plafond infini, on se retrouve à sa place. Sa simple place dans la nature. Et l’esprit s’apaise et l’on pénètre les sphères intérieures, le cœur s’ouvre au monde, et on se sent comme ces vallées encaissées qui s’ouvrent enfin sur un horizon plein, un horizon vide, un horizon infini. A l’aurore, – alors que le rideau de la brume est transpercé de quelques rayons de soleil qui le déchirent paisiblement – sans faire plus de bruit que le vent on reprend la marche, et parfois la fatigue s’oublie et laisse pénétrer une méditation inconsciente mais active qui réveille les sens. Chaque ascension est une initiation. Le sol dur nous rappelle l’existence, la douceur de la nuit celle de nos rêves, et dans l’effort nait la conviction que toutes réalisations passent par l’action. On se reconnecte durant ces treks autonomes, durant ces marches rudes, le poids sur les épaules qui aide à porter celui de la vie. Et si l’objectif final est – d’apparence – le site archéologique, il y aura toujours la rencontre avec soi et la nature.

( Terrasses de Choquequirao - Perou 2012)

( Terrasses de Choquequirao – Perou 2012)

Le Choquequirao se mérite.

Des dizaines de terrasses surplombent des précipites vertigineux. Son étendue est fascinante – bien plus d’une journée est nécessaire à qui veut l’explorer – et son emplacement incompréhensible. Lorsque l’on arrive sur le site on s’exclame : « ils sont fous ces Incas ! ». Ahah ! que j’aimerais connaitre l’architecte qui s’est pointé un jour chez le grand Inca pour lui dire : « Bonjours, J’ai trouvé un lieu idéal pour construire une cité.

–  Ah bon où ça ? lui demande alors le grand Inca.

–  Perché sur un col à plus de 3000 m, entouré de falaises, une bonne prise au vent, environ 4 jours de marche depuis le Machu Picchu, peut-être 10 depuis Cuzco. Il y a beaucoup de moustiques, c’est très difficile mais je vous assure que personne ne nous trouvera ! »

Et personne ne les trouva.

( Partie supérieur du site du Choquequirao - Perou 2012)

( Partie supérieur du site du Choquequirao – Perou 2012)

Mais je me demande encore et toujours ce que le voyageur ou touriste peut chercher dans ces ruines d’un passé perdu lorsqu’il ne se déplace – quasiment – que pour cela? Quelle gloire va-t-il placer dans le passé ? Pourquoi tente-t-il toujours d’y voir un âge d’or qui aurait péri ? Pourquoi ne s’intéresse-t-il pas plus au monde qui l’entoure et qui lui, est bien vivant, bien présent, et qui a besoin de bien plus d’énergies et d’actions positives pour se construire sur une voie plus juste, plus égale, plus respectueuse de la vie, sur une Autre voie ! Non ! Il préfère pleurer ou s’extasier devant un passé perdu – et qu’il a détruit – et végéter son présent, le vivre sans s’y engager, en l’ignorant. Et les descendants d’Incas ou des autres ethnies  – à l’époque opprimées par les incas – vivent à l’ombre de leurs ancêtres comme si leurs cultures, leurs traditions, leurs coutumes d’aujourd’hui, sont exemptes d’intérêt ? Faut-il qu’elles meurent elles aussi (comme c’est d’ailleurs le cas) pour qu’enfin elles deviennent dignes d’intérêt ?

Je refuse de croire que voyager c’est se déplacer dans l’espace pour observer un temps révolu et oublier le présent et le vivant. Le monde n’est pas un musée d’œuvres mortes. Le monde est une biosphère remplie d’être vivant. Parmi eux des humains qui ne vivent pas toujours dans des conditions dignes et acceptables. Et ils valent plus que quelques ruines qui finiront tôt ou tard  – et plus tôt que tard si nous continuons de les consommer (consumer !) – par disparaître. Et je doute que les visiteurs de ces sites historiques soient tous des passionnés d’histoires !

Ce texte est alors dédié aux  vivants. Ceux que l’on oublie, ceux que l’on ne juge pas digne d’intérêt ni aujourd’hui qu’ils sont en vie, ni demain lorsqu’ils seront mort, car notre civilisation mercantile les a placé dans les pertes nécessaires à son exponentielle évolution destructrice – et sans doute le Macchu Pichu aussi en fait-il parti – .

Bien sûr ces ruines riches d’histoire sont des témoignages qu’il convient d’étudier et de préserver mais surtout pas de vendre et de consommer sous prétexte que le monde – le plus riche – doit pouvoir s’instruire. Ce n’est pas de l’instruction que de conquérir indéfiniment une histoire qui fut déjà écrite, ne l’oublions-pas, par les vainqueurs.

Et j’aime me rappeler que lorsque Cuzco fut pris par nos amis conquistadors, les habitants du Machu Picchu ont fui vers la cité cachée de Choquequirao. Détruisant derrière eux le chemin qui y menait, ils ont isolé le site encore plus qu’il ne l’était .Voici à quoi fut destiné le Choquequirao : au mystère, au silence, à l’oubli. Et aujourd’hui encore il attire ceux qui fuient le vacarme, la masse touristique et moderne, les chemins tracés, la facilité. Il appelle ceux qui veulent mériter ce que leurs yeux voient, mériter d’accéder à l’Histoire humblement, au passé et à la beauté naturelle de la nature.

Le Machu Picchu oublié, le Choquequirao,  n’est étrangement pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – et paradoxalement c’est peut-être ce qui le préserve -, il n’est pas inscrit non plus sur les tours opérateurs, ni dans les catalogues de voyages à ne pas rater. Peut-être sont-elles, ces vieilles ruines, un symbole de ces peuples bien vivants, de ces histoires, de ces résistances que l’on oublie – intentionnellement – et qui fleurissent ou fanent, vivent ou survivent, en marge de La Grande Civilisation, partout autour de la planète. Et il est là, comme il a toujours été, dans l’ombre de la gloire des Hommes, à la lumière de la gloire éternelle.

Julien

(Vue depuis le site sur la vallée de l'Apurimac - Perou 2012)

(Vue depuis le site sur la vallée de l’Apurimac – Perou 2012)

(Magie de la nature - Perou 2012)

(Magie de la nature – Perou 2012)

 

Le Machu Picchu oublié – Choquequirao (Pérou)

Certains voyageurs sont poussés par l’envie « moutonesque » de visiter ce que le vénérable UNESCO a classé. Et par-dessus tout, pour pouvoir fièrement cocher une case de plus sur leurs listes de choses à faire dans cette courte vie – qu’ils courent et qu’ils courent ! comme un train qui se glisse dans l’espace sans changer à l’intérieur -, ils se précipitent sur les – soi-disant – 7 merveilles du monde. Et en haut du classement des patrimoines « exotiques » presque mystiques ou mythiques, le fameux Machu Picchu ! devenu à lui seul emblème du Pérou et même de toutes les Andes. Alors tout un monde soucieux de son curriculum vitae de voyageur qui a tout « fait »  et peu soucieux de ce qui se défait, se précipite sur les hauteurs du majestueux site pour lui arracher une photo et en faire un profil Facebook. Tel un trophée, une case cochée, un « ça c’est fait », le symbole de la folie Inca est figé dans le temps 20 000 fois par jour par ces hordes de touristes IN. à moins de 100 km de là des tribus isolées sont condamnées, mais ça les touristes l’ignorent et d’ailleurs s’en contrefichent car ils ne sont pas là pour cela. Non ! eux sont là pour la citadelle la plus célèbre du monde qui à elle seule justifie parfois le voyage. La visitant ils espèrent toucher à cette gloire. Loin de chez eux non pour découvrir le monde, le comprendre ou l’aimer, mais pour le consommer, le « voir », l’immortaliser en images mortes.

Et j’ai souvent du mal à comprendre comment l’on peut résumer un pays à des sites « morts », à des ruines figées dans un temps disparu, lorsque la vie continue dans son mouvement permanent. Si voyager c’est courir après le passé du monde autant le faire dans un musée. Si je pars sur les routes c’est bien pour faire la connaissance de ce qui est vivant ! « Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l’apprécier sans le déprécier, le partager sans le confisquer. » comme l’écrit si bien Franck Michel. Mais non ! la foule enragée est toujours la même qu’au temps des colons et des conquistadors, elle se rue sur le monde avec l’appétit d’un ogre ! Et alors que l’UNESCO l’a classé parmi les sites en dangers et recommande vivement de limiter les visites à 800 par jour, les vieilles ruines incas sont envahies chaque jour par 2000 pairs de jambes. Oh oui ! l’affaire est trop juteuse et la gourmandise n’a pas de nationalité. A environ 45 dollars l’entrée (2012) on comprend l’engouement. Et puis il y a l’Orient Express, cette firme anglaise qui s’est emparée de toutes les concessions autour de la poule aux œufs d’or. Acheter une bouteille d’eau ou aller aux toilettes et c’est dans leurs poches profondes que tombe votre monnaie. Mais le clou de l’affaire c’est le train. Le train que la majorité des visiteurs prennent (environ 40 dollars) appartient lui aussi à l’Orient Express.

Et puisque le vice n’a pas de morale et que dans le monde capital l’humain est un profit ou une perte, l’Orient Express a racheté la ligne populaire reliant Puno à Cuzco. Transformé en train de luxe, cette ligne jadis utilisée par les locaux, est devenue le chemin de fer le plus cher du monde au kilomètre ! Joyeux sont les chanceux qui profitent de la cuisine à bord et photographient les « pauvres » autochtones – véridique j’en fus témoin – en traversant les villages depuis leur wagon d’or. Et une fois encore, les réflexions de Franck Michel sonnent terriblement juste lorsqu’il écrit dans  Eloge du voyage désorganisé « Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à faire. »

Alors il n’y a aucun doute, le Machu Picchu doit être exceptionnel, unique, magnifique et mystérieux. Mais exclu du monde capital-profit le raisonnement du voyageur pourrait-il dépasser son ambition à vouloir – à tous prix – voir ce qui doit l’être ? Et se poser une question simple : Dois-je mettre au-dessus de moi l’Histoire et la condition humaine ? A ceux qui n’auraient pas compris : La visite d’un site aussi magnifique soit-il me donne-t-il le droit de consciemment participer à sa destruction, de favoriser les inégalités et de contribuer au vol culturel et économique d’une région ?

Chacun pourra répondre à cette question sans que mon cœur en soi le juge. Certains dilemmes ne peuvent appartenir qu’à la conscience de chacun. Que le mouton devienne un loup en se le cachant n’a rien d’effrayant que pour les autres moutons. Il est amusant – ou non – de constater que l’Empire Inca reste encore aujourd’hui une mine d’or pour les âmes de conquistadors qui ne cessent – toujours pas – de le souiller de leurs sales bottes. Tant qu’il reste à détruire, détruisons tant que l’on s’enrichit. Parole d’homme moderne.

( chemin abrupte vers le Choquequirao - Perou 2012)

( chemin abrupte vers le Choquequirao – Perou 2012)

A 70 km des troupeaux de touristes, se cache un autre site. Un des seuls à n’avoir jamais été découvert par les Espagnols. Un site 7 à 8 fois plus étendu que le Machu Picchu, perché à 3100 m d’altitude dans les pentes abruptes de sommets recouverts de la haute Amazonie. Un site qui a hébergé la résistance Inca et en a initié les Rois. Un site ni envahi à l’époque par les conquistadors, ni aujourd’hui par leurs descendants, les touristes avides.

Le Choquequirao (le « Berceau d’or » en Quechua) est fier d’être oublié. C’est son destin.

Aucune route n’y conduit, aucun train, aucune concession de l’Orient Express. Aucun poster ne le vend aux quatre coins du monde, aucune agence de voyages ne le classe en tête de liste. Même celle de Cuzco le rajoute comme un vendeur de glaces ajoute un parfum jamais acheté pour ameuter ceux qui vont où il y a le plus de choix – comme pour se sentir libre. Mais ils n’y vont pas. Trop loin, trop dur, trop pénible (et pas à la mode).

Après avoir pris bus et taxis collectifs, quatre jours de marche sont nécessaires. Plus de 3000 m de dénivelé positif et autant de négatifs. On descend la vallée pour la remonter puis on recommence. Les chemins sont raides et escarpés. On boit l’eau des rivières et on se fait littéralement manger par des pucerons démoniaques. Il faut s’attendre à avoir mal aux pieds, peut-être aux genoux, et se préparer aux centaines de piqûres qui vous démangeront toutes les nuits. Les moins téméraires pourront être aidés de mules et de muletiers rendant le parcours beaucoup plus accessible. Pour les autres, il leur faudra porter leur tente, leur sac de couchage et leur nourriture. Un magnifique trek en autonomie avec nuit à la belle étoile dans un décor féerique. Au-dessus des têtes baissées par la fatigue, des sommets enneigés s’élèvent vers les cieux et à leurs pieds, d’autres recouverts de jungle.

Marcher sur les pentes abruptes de cette vallée ramène aux bonheurs simples. De quoi se met-on à rêver devant un dénivelé qui n’en finit pas ? Eh bien on rêve du plat de pâtes de mauvaise qualité et de sa sauce tomate en sachet que l’on mangera le soir venu. Un plat de bagnard qui devient celui d’un Ritz. Et le soir venu la gamelle de ration est savourée et procure un réel bonheur, un bonheur simple. Et s’étend la vallée encaissée et les nuages filtrent les couleurs du crépuscule, comme des ombres chinoises, les mythes et les légendes jouent leurs scènes théâtrales. Ces nuits à la belle étoile, autour d’un feu, avec les amis, ou seul devant un plafond infini, on se retrouve à sa place. Sa simple place dans la nature. Et l’esprit s’apaise et l’on pénètre les sphères intérieures, le cœur s’ouvre au monde, et on se sent comme ces vallées encaissées qui s’ouvrent enfin sur un horizon plein, un horizon vide, un horizon infini. A l’aurore, – alors que le rideau de la brume est transpercé de quelques rayons de soleil qui le déchirent paisiblement – sans faire plus de bruit que le vent on reprend la marche, et parfois la fatigue s’oublie et laisse pénétrer une méditation inconsciente mais active qui réveille les sens. Chaque ascension est une initiation. Le sol dur nous rappelle l’existence, la douceur de la nuit celle de nos rêves, et dans l’effort naît la conviction que toutes réalisations passent par l’action. On se reconnecte durant ces treks autonomes, durant ces marches rudes, le poids sur les épaules qui aide à porter celui de la vie. Et si l’objectif final est – d’apparence – le site archéologique, il y aura toujours la rencontre avec soi et la nature.

( Terrasses de Choquequirao - Perou 2012)

( Terrasses de Choquequirao – Perou 2012)

Le Choquequirao se mérite.

Des dizaines de terrasses surplombent des précipites vertigineux. Son étendue est fascinante – bien plus d’une journée est nécessaire à qui veut l’explorer – et son emplacement incompréhensible. Lorsque l’on arrive sur le site on s’exclame : « ils sont fous ces Incas ! ». Ahah ! que j’aimerais connaitre l’architecte qui s’est pointé un jour chez le grand Inca pour lui dire : « Bonjours, J’ai trouvé un lieu idéal pour construire une cité.

–  Ah bon où ça ? lui demande alors le grand Inca.

–  Perché sur un col à plus de 3000 m, entouré de falaises, une bonne prise au vent, environ 4 jours de marche depuis le Machu Picchu, peut-être 10 depuis Cuzco. Il y a beaucoup de moustiques, c’est très difficile mais je vous assure que personne ne nous trouvera ! »

Et personne ne les trouva.

( Partie supérieur du site du Choquequirao - Perou 2012)

( Partie supérieur du site du Choquequirao – Perou 2012)

Mais je me demande encore et toujours ce que le voyageur ou touriste peut chercher dans ces ruines d’un passé perdu lorsqu’il ne se déplace – quasiment – que pour cela? Quelle gloire va-t-il placer dans le passé ? Pourquoi tente-t-il toujours d’y voir un âge d’or qui aurait péri ? Pourquoi ne s’intéresse-t-il pas plus au monde qui l’entoure et qui lui, est bien vivant, bien présent, et qui a besoin de bien plus d’énergies et d’actions positives pour se construire sur une voie plus juste, plus égale, plus respectueuse de la vie, sur une Autre voie ! Non ! Il préfère pleurer ou s’extasier devant un passé perdu – et qu’il a détruit – et végéter son présent, le vivre sans s’y engager, en l’ignorant. Et les descendants d’Incas ou des autres ethnies  – à l’époque opprimées par les incas – vivent à l’ombre de leurs ancêtres comme si leurs cultures, leurs traditions, leurs coutumes d’aujourd’hui, sont exemptes d’intérêt ? Faut-il qu’elles meurent elles aussi (comme c’est d’ailleurs le cas) pour qu’enfin elles deviennent dignes d’intérêt ?

Je refuse de croire que voyager c’est se déplacer dans l’espace pour observer un temps révolu et oublier le présent et le vivant. Le monde n’est pas un musée d’œuvres mortes. Le monde est une biosphère remplie d’être vivant. Parmi eux des humains qui ne vivent pas toujours dans des conditions dignes et acceptables. Et ils valent plus que quelques ruines qui finiront tôt ou tard  – et plus tôt que tard si nous continuons de les consommer (consumer !) – par disparaître. Et je doute que les visiteurs de ces sites historiques soient tous des passionnés d’histoires !

Ce texte est alors dédié aux  vivants. Ceux que l’on oublie, ceux que l’on ne juge pas digne d’intérêt ni aujourd’hui qu’ils sont en vie, ni demain lorsqu’ils seront mort, car notre civilisation mercantile les a placé dans les pertes nécessaires à son exponentielle évolution destructrice – et sans doute le Macchu Pichu  fait-il aussi parti des (futurs) pertes – .

Bien sûr ces ruines riches d’histoire sont des témoignages qu’il convient d’étudier et de préserver mais surtout pas de vendre et de consommer sous prétexte que le monde – le plus riche – doit pouvoir s’instruire. Ce n’est pas de l’instruction que de conquérir indéfiniment une histoire qui fut déjà écrite, ne l’oublions-pas, par les vainqueurs.

Et j’aime me rappeler que lorsque Cuzco fut pris par nos amis conquistadors, les habitants du Machu Picchu ont fui vers la cité cachée de Choquequirao. Détruisant derrière eux le chemin qui y menait, ils ont isolé le site encore plus qu’il ne l’était .Voici à quoi fut destiné le Choquequirao : au mystère, au silence, à l’oubli. Et aujourd’hui encore il attire ceux qui fuient le vacarme, la masse touristique et moderne, les chemins tracés, la facilité. Il appelle ceux qui veulent mériter ce que leurs yeux voient, mériter d’accéder à l’Histoire humblement, au passé et à la beauté naturelle de la nature.

Le Machu Picchu oublié, le Choquequirao,  n’est étrangement pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – et paradoxalement c’est peut-être ce qui le préserve -, il n’est pas inscrit non plus sur les tours opérateurs, ni dans les catalogues de voyages à ne pas rater. Peut-être sont-elles, ces vieilles ruines, un symbole de ces peuples bien vivants, de ces histoires, de ces résistances que l’on oublie – intentionnellement – et qui fleurissent ou fanent, vivent ou survivent, en marge de La Grande Civilisation, partout autour de la planète. Et il est là, comme il a toujours été, dans l’ombre de la gloire des Hommes, à la lumière de la gloire éternelle.

Julien

(Vue depuis le site sur la vallée de l'Apurimac - Perou 2012)

(Vue depuis le site sur la vallée de l’Apurimac – Perou 2012)

(Magie de la nature - Perou 2012)

(Magie de la nature – Perou 2012)

Le monde du voyageur est beau (?!) – Fin d’une légende

« Tout est beau en voyage » c’est pour les premières années lorsqu’on pense avoir révolutionné la pensée humaine parce que nous avons mis notre vie dans un sac. Une panglossémie qui fait rêver les autres. On se vante par fausse humilité d’avoir rencontré plein de monde et qu’ailleurs les gens sont mieux. Affirmer ça en fuyant le pas de sa porte pour celui d’un bout du monde c’est être celui qu’on pense que lorsqu’on le veut (ou qu’on le peut).

Tout n’est pas beau en voyage. Pour la simple raison que voyager c’est aller à la rencontre de la vie et du monde. Si dans un premier temps nous admirons ce que l’on croyait perdu ou que l’on n’avait pas pris le temps de voir chez son voisin, très vite nous sommes confrontés à la décadence, au vacarme, au dégueuli de notre monde. La gerbe de notre société éclaboussée aux quatre coins du globe. Les démunis, les réfugiés, les exclus, les clochards, ceux qui se morfondent sous le bruit de nos bottes. Ceux qui plient sous le poids de notre système. Les mendiants sans jambes de Cotonou abandonnés à un enfer quotidien, les enfants des rues de Kinshasa adossés à un destin misérable, les rues dégueulasses de Brazzaville, les déserts redécorés de sachets plastiques et les lacs où flottent des bouteilles qui rêves d’être des bateaux. Et puis la plus grande misère de l’Homme, sa cupidité universelle, ses yeux de bâtard qui brillent devant l’or, son obsession mondiale pour l’ »avoir », ses manies de conquistadors, de missionnaires corrompues, son regard de chien battu et son comportement de mouton. Celui qui vénère quelques peuples ou culture qui sois n’a pas dépassé l’étape de la panglossémie.

(Entre rire et pleur dans les rues de Brazzaville – CONGO 2012)

Moi l’optimiste baroudeur je suis valdingué dans ce monde obscur. Parcours les terres en espérant capter de la lumière pour grandir mon optimisme. J’essaie même parfois de convertir ceux qui se décompose devant l’état du monde. Mais je suis obligé de courber l’échine devant une vérité qui n’a pas de maître : notre monde est laid. Pas le monde, mais le nôtre. Et voyager c’est se confronter à cette réalité. Celui qui ne veut pas la voir voyage naïvement pensant qu’il est un nouvel explorateur et découvre ce que les autres ignorent. Celui qui n’est pas près et qui tombe nez à nez avec cette réalité se retrouve submergé et chute avec elle dans les méandres d’une société qui n’a aucune pitié.

Les Hommes voyagent et reviennent conquis par les ruines de civilisations qui ont prospéré comme la nôtre, en sacrifiant humains et animaux et en opprimant les minorités. Ils ne comprennent pas que ce passé est notre futur et qu’a quelques pas ou même sous leur pas vivent ces minorités opprimées. Nous continuons à les mortifier en clamant que le monde est beau. Et nous rentrons donnant des leçons à ceux qui n’ont pas bougé. Tels des enfants qui préfèrent les jouets des voisins, nous préférons les pays lointains.

Que de mensonges!

Passer un mois ou deux dans un pays permet-il d’en discerner les réalités ? Ou seulement d’en efleurer le mythe qui lui colle à la peau ? Un voyageur qui divague tout azimute de contrée en contrée peut-il se permettre de tirer des conclusions ? La patience doit être au voyageur ce que le carburant est à la voiture. Voir le monde n’est pas le comprendre. J’ai pensé dans un premier temps que voyager ouvrait l’esprit. C’est faux ! Je crois aujourd’hui après avoir rencontré un tas d’autres voyageurs que voyager enferme plutôt dans sa connerie ! Certains font le tour du monde, se disent roots, voyageurs vétérés, squattent les parcs publics (ça fait bien), jouent de la guitare aux coins des rues (ça fait rêver) et collectionnent les conclusions attives. Disent préférer vivre avec les pauvres (comme si c’était un hobbie) parcqu’ils sont plus heureux et gentilles. « Quand on est nue, même au diable on souhaite la bienvenue » chante Tiken Jah Fakoly. Ils osent affirmer que les pauvres sont les plus heureux. Et bien côtoyez un long moment les pauvres et on en reparlera. Connaitre la faim, perdre un enfant à cause d’une simple anémie, ne pas pouvoir soigner son frère d’une banale maladie, mourir et dépérir d’un banal accident de la route, devoir mendier, vous pensez que ça rend heureux ? Devoir déféquer dans les lieux les plus sordides de la planète, craindre une diarrhé et ne jamais savoir quand tout cela cessera, ça rend heureux ? Vivre avec les « pauvres » une semaine ou un mois, on voit des sourires, y rester de long mois et on voit la souffrance, la fatalité et l’injustice d’un monde nauséabond.

(Cicatrices de guerres – centre de Mostar – Bosnie 2011)

Les sentiments des Hommes sont les mêmes dans toutes les classes sociales et tous les pays . Partout on s’aime et on se hait. Partout j’ai vu le racisme, l’intolérance et la jalousie. Partout j’ai vu l’Homme se déchirer, convoiter son frère, et participer à l’effondrement de Babel. Et où j’ai eu le plus peur c’est qu’en chacun d’eux je me suis vu. Triste réalité que de constater que nous ne valons pas mieux que celui qui tente d’ensorceler son voisin parce que son commerce fonctionne, que nous ne valons pas mieux que celui qui lève son doigt quand on le klaxon, que celui qui exploite un peuple pour son pétrole. Je ne vaux pas mieux parce que tout ça c’est moi. Parce que tous ces maux sont en nous et que si le monde est malade c’est parce que nous le sommes.

Tout est beau en voyage pour celui qui lit les grands titres ou qui court les grands sites de l’UNESCO . C’est mieux ailleurs et une légende que les voyageurs aiment conter pour épater leurs auditeurs incarcérés dans leur vie, pour justifier le fait qu’ils ne trouvent pas leur place. C’est partout le même scénario avec de bons côtés et de terribles, avec la façade et l’intérieur, avec la vie et la mort.

Penser comprendre ce que les autres ignorent c’est ignorer à soi-même que l’on ne sait rien.

Julien Masson

(« Où est l’humanité? » – Congo 2012)