Le voyage – Mon école

Pourquoi suis-je parti à 18 ans en Afrique ? Voilà une question que l’on me pose souvent. Une question sans trop de réponse. N’avez-vous jamais ressenti le souffle de la vie ? Un souffle qui vous conte les rêves les plus fous ? Un souffle, un esprit, une conscience, des signes, une énergie qui vous dit : vas-y c’est maintenant ! Où ? Nous l’ignorons et c’est pour cela qu’il est délicat de s’en aller. Contre toute opinion, parfois toute logique, il faut lâcher la laisse, se laisser porter par les vents de l’inconnu vers nos rêves les plus fous.

La vie est mouvement. Le souffle de la vie, la langue du monde, l’énergie de l’univers portent les âmes légères. C’est ce que j’ai voulu lorsque je suis parti pour la première fois en Afrique, lâcher prise, balancer un avenir certain, une routine alarmante, un Julien qui n’était pas moi.

J’ai fêté mes 19 ans au Bénin, je fête aujourd’hui mes 26 ans en Colombie. Qui a-t-il entre les deux ? Qu’en est-il  7 ans plus tard ? Lire la suite

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Il était une fois un mariage ! (PEROU)

Le marié passe l’anneau au doigt de sa nouvelle épouse. Même si cela fait trente ans qu’ils partagent leurs repas, leurs quotidiens, leurs vies. Trente ans de vie commune ont précédé ce grand jour. C’est aujourd’hui, qu’enfin ils s’unissent par la bénédiction du prêtre et sous l’œil bienveillant de Dieu. Ils ont surmonté tous les obstacles de la vie et mis au monde trois enfants avant de valider l’acte devant des témoins. Ce n’est pas par souci de vérifier préalablement l’amour avant de s’engager qui pousse à patienter, mais les économies nécessaires à la réalisation du mariage. Et le récit qui va suivre vous le fera comprendre !

(Les mariés s’unissent par la bénédiction du prêtre et sous l’oeil bienveillant de Dieu – Pérou 2012)

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Le Machu Picchu oublié – CHOQUEQUIRAO (PEROU)

Certains voyageurs sont poussés par l’envie « moutonesque » de visiter ce que le vénérable UNESCO a classé. Et par-dessus tout, pour pouvoir fièrement cocher une case de plus sur leurs listes de choses à faire dans cette courte vie – qu’ils courent et qu’ils courent ! comme un train qui se glisse dans l’espace sans changer à l’intérieur -, ils se précipitent sur les – soi-disant – 7 merveilles du monde. Et en haut du classement des patrimoines « exotiques » presque mystiques ou mythiques, le fameux Machu Picchu ! devenu à lui seul emblème du Pérou et même de toutes les Andes. Alors tout un monde soucieux de son curriculum vitae de voyageur qui a tout « fait »  et peu soucieux de ce qui se défait, se précipite sur les hauteurs du majestueux site pour lui arracher une photo et en faire un profil Facebook. Tel un trophée, une case cochée, un « ça c’est fait », le symbole de la folie Inca est figé dans le temps 20 000 fois par jour par ces hordes de touristes IN. à moins de 100 km de là des tribus isolées sont condamnées, mais ça les touristes l’ignorent et d’ailleurs s’en contrefichent car ils ne sont pas là pour cela. Non ! eux sont là pour la citadelle la plus célèbre du monde qui à elle seule justifie parfois le voyage. La visitant ils espèrent toucher à cette gloire. Loin de chez eux non pour découvrir le monde, le comprendre ou l’aimer, mais pour le consommer, le « voir », l’immortaliser en images mortes.

Et j’ai souvent du mal à comprendre comment l’on peut résumer un pays à des sites « morts », à des ruines figées dans un temps disparu, lorsque la vie continue dans son mouvement permanent. Si voyager c’est courir après le passé du monde autant le faire dans un musée. Si je pars sur les routes c’est bien pour faire la connaissance de ce qui est vivant ! « Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l’apprécier sans le déprécier, le partager sans le confisquer. » comme l’écrit si bien Franck Michel. Mais non ! la foule enragée est toujours la même qu’au temps des colons et des conquistadors, elle se rue sur le monde avec l’appétit d’un ogre ! Et alors que l’UNESCO l’a classé parmi les sites en dangers et recommande vivement de limiter les visites à 800 par jour, les vieilles ruines incas sont envahies chaque jour par 2000 pairs de jambes. Oh oui ! l’affaire est trop juteuse et la gourmandise n’a pas de nationalité. A environ 45 dollars l’entrée (2012) on comprend l’engouement. Et puis il y a l’Orient Express, cette firme anglaise qui s’est emparée de toutes les concessions autour de la poule aux œufs d’or. Acheter une bouteille d’eau ou aller aux toilettes et c’est dans leurs poches profondes que tombe votre monnaie. Mais le clou de l’affaire c’est le train. Le train que la majorité des visiteurs prennent (environ 40 dollars) appartient lui aussi à l’Orient Express.

Et puisque le vice n’a pas de morale et que dans le monde capital l’humain est un profit ou une perte, l’Orient Express a racheté la ligne populaire reliant Puno à Cuzco. Transformé en train de luxe, cette ligne jadis utilisée par les locaux, est devenue le chemin de fer le plus cher du monde au kilomètre ! Joyeux sont les chanceux qui profitent de la cuisine à bord et photographient les « pauvres » autochtones – véridique j’en fus témoin – en traversant les villages depuis leur wagon d’or. Et une fois encore, les réflexions de Franck Michel sonnent terriblement juste lorsqu’il écrit dans  Eloge du voyage désorganisé « Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à faire. »

Alors il n’y a aucun doute, le Machu Picchu doit être exceptionnel, unique, magnifique et mystérieux. Mais exclu du monde capital-profit le raisonnement du voyageur pourrait-il dépasser son ambition à vouloir – à tous prix – voir ce qui doit l’être ? Et se poser une question simple : Dois-je mettre au-dessus de moi l’Histoire et la condition humaine ? A ceux qui n’auraient pas compris : La visite d’un site aussi magnifique soit-il me donne-t-il le droit de consciemment participer à sa destruction, de favoriser les inégalités et de contribuer au vol culturel et économique d’une région ?

Chacun pourra répondre à cette question sans que mon cœur en soi le juge. Certains dilemmes ne peuvent appartenir qu’à la conscience de chacun. Que le mouton devienne un loup en se le cachant n’a rien d’effrayant que pour les autres moutons. Il est amusant – ou non – de constater que l’Empire Inca reste encore aujourd’hui une mine d’or pour les âmes de conquistadors qui ne cessent – toujours pas – de le souiller de leurs sales bottes. Tant qu’il reste à détruire, détruisons tant que l’on s’enrichit. Parole d’homme moderne.

( chemin abrupte vers le Choquequirao - Perou 2012)

( chemin abrupte vers le Choquequirao – Perou 2012)

A 70 km des troupeaux de touristes, se cache un autre site. Un des seuls à n’avoir jamais été découvert par les Espagnols. Un site 7 à 8 fois plus étendu que le Machu Picchu, perché à 3100 m d’altitude dans les pentes abruptes de sommets recouverts de la haute Amazonie. Un site qui a hébergé la résistance Inca et en a initié les Rois. Un site ni envahi à l’époque par les conquistadors, ni aujourd’hui par leurs descendants, les touristes avides.

Le Choquequirao (le « Berceau d’or » en Quechua) est fier d’être oublié. C’est son destin.

Aucune route n’y conduit, aucun train, aucune concession de l’Orient Express. Aucun poster ne le vend aux quatre coins du monde, aucune agence de voyages ne le classe en tête de liste. Même celle de Cuzco le rajoute comme un vendeur de glaces ajoute un parfum jamais acheté pour ameuter ceux qui vont où il y a le plus de choix – comme pour se sentir libre. Mais ils n’y vont pas. Trop loin, trop dur, trop pénible (et pas à la mode).

Après avoir pris bus et taxis collectifs, quatre jours de marche sont nécessaires. Plus de 3000 m de dénivelé positif et autant de négatifs. On descend la vallée pour la remonter puis on recommence. Les chemins sont raides et escarpés. On boit l’eau des rivières et on se fait littéralement manger par des pucerons démoniaques. Il faut s’attendre à avoir mal aux pieds, peut-être aux genoux, et se préparer aux centaines de piqûres qui vous démangeront toutes les nuits. Les moins téméraires pourront être aidés de mules et de muletiers rendant le parcours beaucoup plus accessible. Pour les autres, il leur faudra porter leur tente, leur sac de couchage et leur nourriture. Un magnifique trek en autonomie avec nuit à la belle étoile dans un décor féerique. Au-dessus des têtes baissées par la fatigue, des sommets enneigés s’élèvent vers les cieux et à leurs pieds, d’autres recouverts de jungle.

Marcher sur les pentes abruptes de cette vallée ramène aux bonheurs simples. De quoi se met-on à rêver devant un dénivelé qui n’en finit pas ? Eh bien on rêve du plat de pâtes de mauvaise qualité et de sa sauce tomate en sachet que l’on mangera le soir venu. Un plat de bagnard qui devient celui d’un Ritz. Et le soir venu la gamelle de ration est savourée et procure un réel bonheur, un bonheur simple. Et s’étend la vallée encaissée et les nuages filtrent les couleurs du crépuscule, comme des ombres chinoises, les mythes et les légendes jouent leurs scènes théâtrales. Ces nuits à la belle étoile, autour d’un feu, avec les amis, ou seul devant un plafond infini, on se retrouve à sa place. Sa simple place dans la nature. Et l’esprit s’apaise et l’on pénètre les sphères intérieures, le cœur s’ouvre au monde, et on se sent comme ces vallées encaissées qui s’ouvrent enfin sur un horizon plein, un horizon vide, un horizon infini. A l’aurore, – alors que le rideau de la brume est transpercé de quelques rayons de soleil qui le déchirent paisiblement – sans faire plus de bruit que le vent on reprend la marche, et parfois la fatigue s’oublie et laisse pénétrer une méditation inconsciente mais active qui réveille les sens. Chaque ascension est une initiation. Le sol dur nous rappelle l’existence, la douceur de la nuit celle de nos rêves, et dans l’effort nait la conviction que toutes réalisations passent par l’action. On se reconnecte durant ces treks autonomes, durant ces marches rudes, le poids sur les épaules qui aide à porter celui de la vie. Et si l’objectif final est – d’apparence – le site archéologique, il y aura toujours la rencontre avec soi et la nature.

( Terrasses de Choquequirao - Perou 2012)

( Terrasses de Choquequirao – Perou 2012)

Le Choquequirao se mérite.

Des dizaines de terrasses surplombent des précipites vertigineux. Son étendue est fascinante – bien plus d’une journée est nécessaire à qui veut l’explorer – et son emplacement incompréhensible. Lorsque l’on arrive sur le site on s’exclame : « ils sont fous ces Incas ! ». Ahah ! que j’aimerais connaitre l’architecte qui s’est pointé un jour chez le grand Inca pour lui dire : « Bonjours, J’ai trouvé un lieu idéal pour construire une cité.

–  Ah bon où ça ? lui demande alors le grand Inca.

–  Perché sur un col à plus de 3000 m, entouré de falaises, une bonne prise au vent, environ 4 jours de marche depuis le Machu Picchu, peut-être 10 depuis Cuzco. Il y a beaucoup de moustiques, c’est très difficile mais je vous assure que personne ne nous trouvera ! »

Et personne ne les trouva.

( Partie supérieur du site du Choquequirao - Perou 2012)

( Partie supérieur du site du Choquequirao – Perou 2012)

Mais je me demande encore et toujours ce que le voyageur ou touriste peut chercher dans ces ruines d’un passé perdu lorsqu’il ne se déplace – quasiment – que pour cela? Quelle gloire va-t-il placer dans le passé ? Pourquoi tente-t-il toujours d’y voir un âge d’or qui aurait péri ? Pourquoi ne s’intéresse-t-il pas plus au monde qui l’entoure et qui lui, est bien vivant, bien présent, et qui a besoin de bien plus d’énergies et d’actions positives pour se construire sur une voie plus juste, plus égale, plus respectueuse de la vie, sur une Autre voie ! Non ! Il préfère pleurer ou s’extasier devant un passé perdu – et qu’il a détruit – et végéter son présent, le vivre sans s’y engager, en l’ignorant. Et les descendants d’Incas ou des autres ethnies  – à l’époque opprimées par les incas – vivent à l’ombre de leurs ancêtres comme si leurs cultures, leurs traditions, leurs coutumes d’aujourd’hui, sont exemptes d’intérêt ? Faut-il qu’elles meurent elles aussi (comme c’est d’ailleurs le cas) pour qu’enfin elles deviennent dignes d’intérêt ?

Je refuse de croire que voyager c’est se déplacer dans l’espace pour observer un temps révolu et oublier le présent et le vivant. Le monde n’est pas un musée d’œuvres mortes. Le monde est une biosphère remplie d’être vivant. Parmi eux des humains qui ne vivent pas toujours dans des conditions dignes et acceptables. Et ils valent plus que quelques ruines qui finiront tôt ou tard  – et plus tôt que tard si nous continuons de les consommer (consumer !) – par disparaître. Et je doute que les visiteurs de ces sites historiques soient tous des passionnés d’histoires !

Ce texte est alors dédié aux  vivants. Ceux que l’on oublie, ceux que l’on ne juge pas digne d’intérêt ni aujourd’hui qu’ils sont en vie, ni demain lorsqu’ils seront mort, car notre civilisation mercantile les a placé dans les pertes nécessaires à son exponentielle évolution destructrice – et sans doute le Macchu Pichu aussi en fait-il parti – .

Bien sûr ces ruines riches d’histoire sont des témoignages qu’il convient d’étudier et de préserver mais surtout pas de vendre et de consommer sous prétexte que le monde – le plus riche – doit pouvoir s’instruire. Ce n’est pas de l’instruction que de conquérir indéfiniment une histoire qui fut déjà écrite, ne l’oublions-pas, par les vainqueurs.

Et j’aime me rappeler que lorsque Cuzco fut pris par nos amis conquistadors, les habitants du Machu Picchu ont fui vers la cité cachée de Choquequirao. Détruisant derrière eux le chemin qui y menait, ils ont isolé le site encore plus qu’il ne l’était .Voici à quoi fut destiné le Choquequirao : au mystère, au silence, à l’oubli. Et aujourd’hui encore il attire ceux qui fuient le vacarme, la masse touristique et moderne, les chemins tracés, la facilité. Il appelle ceux qui veulent mériter ce que leurs yeux voient, mériter d’accéder à l’Histoire humblement, au passé et à la beauté naturelle de la nature.

Le Machu Picchu oublié, le Choquequirao,  n’est étrangement pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – et paradoxalement c’est peut-être ce qui le préserve -, il n’est pas inscrit non plus sur les tours opérateurs, ni dans les catalogues de voyages à ne pas rater. Peut-être sont-elles, ces vieilles ruines, un symbole de ces peuples bien vivants, de ces histoires, de ces résistances que l’on oublie – intentionnellement – et qui fleurissent ou fanent, vivent ou survivent, en marge de La Grande Civilisation, partout autour de la planète. Et il est là, comme il a toujours été, dans l’ombre de la gloire des Hommes, à la lumière de la gloire éternelle.

Julien

(Vue depuis le site sur la vallée de l'Apurimac - Perou 2012)

(Vue depuis le site sur la vallée de l’Apurimac – Perou 2012)

(Magie de la nature - Perou 2012)

(Magie de la nature – Perou 2012)

 

Le Machu Picchu oublié – Choquequirao (Pérou)

Certains voyageurs sont poussés par l’envie « moutonesque » de visiter ce que le vénérable UNESCO a classé. Et par-dessus tout, pour pouvoir fièrement cocher une case de plus sur leurs listes de choses à faire dans cette courte vie – qu’ils courent et qu’ils courent ! comme un train qui se glisse dans l’espace sans changer à l’intérieur -, ils se précipitent sur les – soi-disant – 7 merveilles du monde. Et en haut du classement des patrimoines « exotiques » presque mystiques ou mythiques, le fameux Machu Picchu ! devenu à lui seul emblème du Pérou et même de toutes les Andes. Alors tout un monde soucieux de son curriculum vitae de voyageur qui a tout « fait »  et peu soucieux de ce qui se défait, se précipite sur les hauteurs du majestueux site pour lui arracher une photo et en faire un profil Facebook. Tel un trophée, une case cochée, un « ça c’est fait », le symbole de la folie Inca est figé dans le temps 20 000 fois par jour par ces hordes de touristes IN. à moins de 100 km de là des tribus isolées sont condamnées, mais ça les touristes l’ignorent et d’ailleurs s’en contrefichent car ils ne sont pas là pour cela. Non ! eux sont là pour la citadelle la plus célèbre du monde qui à elle seule justifie parfois le voyage. La visitant ils espèrent toucher à cette gloire. Loin de chez eux non pour découvrir le monde, le comprendre ou l’aimer, mais pour le consommer, le « voir », l’immortaliser en images mortes.

Et j’ai souvent du mal à comprendre comment l’on peut résumer un pays à des sites « morts », à des ruines figées dans un temps disparu, lorsque la vie continue dans son mouvement permanent. Si voyager c’est courir après le passé du monde autant le faire dans un musée. Si je pars sur les routes c’est bien pour faire la connaissance de ce qui est vivant ! « Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l’apprécier sans le déprécier, le partager sans le confisquer. » comme l’écrit si bien Franck Michel. Mais non ! la foule enragée est toujours la même qu’au temps des colons et des conquistadors, elle se rue sur le monde avec l’appétit d’un ogre ! Et alors que l’UNESCO l’a classé parmi les sites en dangers et recommande vivement de limiter les visites à 800 par jour, les vieilles ruines incas sont envahies chaque jour par 2000 pairs de jambes. Oh oui ! l’affaire est trop juteuse et la gourmandise n’a pas de nationalité. A environ 45 dollars l’entrée (2012) on comprend l’engouement. Et puis il y a l’Orient Express, cette firme anglaise qui s’est emparée de toutes les concessions autour de la poule aux œufs d’or. Acheter une bouteille d’eau ou aller aux toilettes et c’est dans leurs poches profondes que tombe votre monnaie. Mais le clou de l’affaire c’est le train. Le train que la majorité des visiteurs prennent (environ 40 dollars) appartient lui aussi à l’Orient Express.

Et puisque le vice n’a pas de morale et que dans le monde capital l’humain est un profit ou une perte, l’Orient Express a racheté la ligne populaire reliant Puno à Cuzco. Transformé en train de luxe, cette ligne jadis utilisée par les locaux, est devenue le chemin de fer le plus cher du monde au kilomètre ! Joyeux sont les chanceux qui profitent de la cuisine à bord et photographient les « pauvres » autochtones – véridique j’en fus témoin – en traversant les villages depuis leur wagon d’or. Et une fois encore, les réflexions de Franck Michel sonnent terriblement juste lorsqu’il écrit dans  Eloge du voyage désorganisé « Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à faire. »

Alors il n’y a aucun doute, le Machu Picchu doit être exceptionnel, unique, magnifique et mystérieux. Mais exclu du monde capital-profit le raisonnement du voyageur pourrait-il dépasser son ambition à vouloir – à tous prix – voir ce qui doit l’être ? Et se poser une question simple : Dois-je mettre au-dessus de moi l’Histoire et la condition humaine ? A ceux qui n’auraient pas compris : La visite d’un site aussi magnifique soit-il me donne-t-il le droit de consciemment participer à sa destruction, de favoriser les inégalités et de contribuer au vol culturel et économique d’une région ?

Chacun pourra répondre à cette question sans que mon cœur en soi le juge. Certains dilemmes ne peuvent appartenir qu’à la conscience de chacun. Que le mouton devienne un loup en se le cachant n’a rien d’effrayant que pour les autres moutons. Il est amusant – ou non – de constater que l’Empire Inca reste encore aujourd’hui une mine d’or pour les âmes de conquistadors qui ne cessent – toujours pas – de le souiller de leurs sales bottes. Tant qu’il reste à détruire, détruisons tant que l’on s’enrichit. Parole d’homme moderne.

( chemin abrupte vers le Choquequirao - Perou 2012)

( chemin abrupte vers le Choquequirao – Perou 2012)

A 70 km des troupeaux de touristes, se cache un autre site. Un des seuls à n’avoir jamais été découvert par les Espagnols. Un site 7 à 8 fois plus étendu que le Machu Picchu, perché à 3100 m d’altitude dans les pentes abruptes de sommets recouverts de la haute Amazonie. Un site qui a hébergé la résistance Inca et en a initié les Rois. Un site ni envahi à l’époque par les conquistadors, ni aujourd’hui par leurs descendants, les touristes avides.

Le Choquequirao (le « Berceau d’or » en Quechua) est fier d’être oublié. C’est son destin.

Aucune route n’y conduit, aucun train, aucune concession de l’Orient Express. Aucun poster ne le vend aux quatre coins du monde, aucune agence de voyages ne le classe en tête de liste. Même celle de Cuzco le rajoute comme un vendeur de glaces ajoute un parfum jamais acheté pour ameuter ceux qui vont où il y a le plus de choix – comme pour se sentir libre. Mais ils n’y vont pas. Trop loin, trop dur, trop pénible (et pas à la mode).

Après avoir pris bus et taxis collectifs, quatre jours de marche sont nécessaires. Plus de 3000 m de dénivelé positif et autant de négatifs. On descend la vallée pour la remonter puis on recommence. Les chemins sont raides et escarpés. On boit l’eau des rivières et on se fait littéralement manger par des pucerons démoniaques. Il faut s’attendre à avoir mal aux pieds, peut-être aux genoux, et se préparer aux centaines de piqûres qui vous démangeront toutes les nuits. Les moins téméraires pourront être aidés de mules et de muletiers rendant le parcours beaucoup plus accessible. Pour les autres, il leur faudra porter leur tente, leur sac de couchage et leur nourriture. Un magnifique trek en autonomie avec nuit à la belle étoile dans un décor féerique. Au-dessus des têtes baissées par la fatigue, des sommets enneigés s’élèvent vers les cieux et à leurs pieds, d’autres recouverts de jungle.

Marcher sur les pentes abruptes de cette vallée ramène aux bonheurs simples. De quoi se met-on à rêver devant un dénivelé qui n’en finit pas ? Eh bien on rêve du plat de pâtes de mauvaise qualité et de sa sauce tomate en sachet que l’on mangera le soir venu. Un plat de bagnard qui devient celui d’un Ritz. Et le soir venu la gamelle de ration est savourée et procure un réel bonheur, un bonheur simple. Et s’étend la vallée encaissée et les nuages filtrent les couleurs du crépuscule, comme des ombres chinoises, les mythes et les légendes jouent leurs scènes théâtrales. Ces nuits à la belle étoile, autour d’un feu, avec les amis, ou seul devant un plafond infini, on se retrouve à sa place. Sa simple place dans la nature. Et l’esprit s’apaise et l’on pénètre les sphères intérieures, le cœur s’ouvre au monde, et on se sent comme ces vallées encaissées qui s’ouvrent enfin sur un horizon plein, un horizon vide, un horizon infini. A l’aurore, – alors que le rideau de la brume est transpercé de quelques rayons de soleil qui le déchirent paisiblement – sans faire plus de bruit que le vent on reprend la marche, et parfois la fatigue s’oublie et laisse pénétrer une méditation inconsciente mais active qui réveille les sens. Chaque ascension est une initiation. Le sol dur nous rappelle l’existence, la douceur de la nuit celle de nos rêves, et dans l’effort naît la conviction que toutes réalisations passent par l’action. On se reconnecte durant ces treks autonomes, durant ces marches rudes, le poids sur les épaules qui aide à porter celui de la vie. Et si l’objectif final est – d’apparence – le site archéologique, il y aura toujours la rencontre avec soi et la nature.

( Terrasses de Choquequirao - Perou 2012)

( Terrasses de Choquequirao – Perou 2012)

Le Choquequirao se mérite.

Des dizaines de terrasses surplombent des précipites vertigineux. Son étendue est fascinante – bien plus d’une journée est nécessaire à qui veut l’explorer – et son emplacement incompréhensible. Lorsque l’on arrive sur le site on s’exclame : « ils sont fous ces Incas ! ». Ahah ! que j’aimerais connaitre l’architecte qui s’est pointé un jour chez le grand Inca pour lui dire : « Bonjours, J’ai trouvé un lieu idéal pour construire une cité.

–  Ah bon où ça ? lui demande alors le grand Inca.

–  Perché sur un col à plus de 3000 m, entouré de falaises, une bonne prise au vent, environ 4 jours de marche depuis le Machu Picchu, peut-être 10 depuis Cuzco. Il y a beaucoup de moustiques, c’est très difficile mais je vous assure que personne ne nous trouvera ! »

Et personne ne les trouva.

( Partie supérieur du site du Choquequirao - Perou 2012)

( Partie supérieur du site du Choquequirao – Perou 2012)

Mais je me demande encore et toujours ce que le voyageur ou touriste peut chercher dans ces ruines d’un passé perdu lorsqu’il ne se déplace – quasiment – que pour cela? Quelle gloire va-t-il placer dans le passé ? Pourquoi tente-t-il toujours d’y voir un âge d’or qui aurait péri ? Pourquoi ne s’intéresse-t-il pas plus au monde qui l’entoure et qui lui, est bien vivant, bien présent, et qui a besoin de bien plus d’énergies et d’actions positives pour se construire sur une voie plus juste, plus égale, plus respectueuse de la vie, sur une Autre voie ! Non ! Il préfère pleurer ou s’extasier devant un passé perdu – et qu’il a détruit – et végéter son présent, le vivre sans s’y engager, en l’ignorant. Et les descendants d’Incas ou des autres ethnies  – à l’époque opprimées par les incas – vivent à l’ombre de leurs ancêtres comme si leurs cultures, leurs traditions, leurs coutumes d’aujourd’hui, sont exemptes d’intérêt ? Faut-il qu’elles meurent elles aussi (comme c’est d’ailleurs le cas) pour qu’enfin elles deviennent dignes d’intérêt ?

Je refuse de croire que voyager c’est se déplacer dans l’espace pour observer un temps révolu et oublier le présent et le vivant. Le monde n’est pas un musée d’œuvres mortes. Le monde est une biosphère remplie d’être vivant. Parmi eux des humains qui ne vivent pas toujours dans des conditions dignes et acceptables. Et ils valent plus que quelques ruines qui finiront tôt ou tard  – et plus tôt que tard si nous continuons de les consommer (consumer !) – par disparaître. Et je doute que les visiteurs de ces sites historiques soient tous des passionnés d’histoires !

Ce texte est alors dédié aux  vivants. Ceux que l’on oublie, ceux que l’on ne juge pas digne d’intérêt ni aujourd’hui qu’ils sont en vie, ni demain lorsqu’ils seront mort, car notre civilisation mercantile les a placé dans les pertes nécessaires à son exponentielle évolution destructrice – et sans doute le Macchu Pichu  fait-il aussi parti des (futurs) pertes – .

Bien sûr ces ruines riches d’histoire sont des témoignages qu’il convient d’étudier et de préserver mais surtout pas de vendre et de consommer sous prétexte que le monde – le plus riche – doit pouvoir s’instruire. Ce n’est pas de l’instruction que de conquérir indéfiniment une histoire qui fut déjà écrite, ne l’oublions-pas, par les vainqueurs.

Et j’aime me rappeler que lorsque Cuzco fut pris par nos amis conquistadors, les habitants du Machu Picchu ont fui vers la cité cachée de Choquequirao. Détruisant derrière eux le chemin qui y menait, ils ont isolé le site encore plus qu’il ne l’était .Voici à quoi fut destiné le Choquequirao : au mystère, au silence, à l’oubli. Et aujourd’hui encore il attire ceux qui fuient le vacarme, la masse touristique et moderne, les chemins tracés, la facilité. Il appelle ceux qui veulent mériter ce que leurs yeux voient, mériter d’accéder à l’Histoire humblement, au passé et à la beauté naturelle de la nature.

Le Machu Picchu oublié, le Choquequirao,  n’est étrangement pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – et paradoxalement c’est peut-être ce qui le préserve -, il n’est pas inscrit non plus sur les tours opérateurs, ni dans les catalogues de voyages à ne pas rater. Peut-être sont-elles, ces vieilles ruines, un symbole de ces peuples bien vivants, de ces histoires, de ces résistances que l’on oublie – intentionnellement – et qui fleurissent ou fanent, vivent ou survivent, en marge de La Grande Civilisation, partout autour de la planète. Et il est là, comme il a toujours été, dans l’ombre de la gloire des Hommes, à la lumière de la gloire éternelle.

Julien

(Vue depuis le site sur la vallée de l'Apurimac - Perou 2012)

(Vue depuis le site sur la vallée de l’Apurimac – Perou 2012)

(Magie de la nature - Perou 2012)

(Magie de la nature – Perou 2012)

La tête dans les étoiles (BOLIVIE)

Si j’arrive parfois à garder les pieds sur terre, j’ai du mal à ne pas avoir la tête dans les étoiles. Divaguer, dériver, réamarrer entre les vagues de l’esprit. Besoin d’échapper à ce monde qui veut nous formater, à cette société monolithique qui veut nous apprivoiser voir nous dompter. Mon esprit se débat afin d’éviter la robotisation, la lobotisation qui l’attend.

Les étoiles brillent dans le ciel mais aussi dans le cœur des Hommes. Se laisser emporter par leur beauté est sûrement ce qu’il y a de plus vivant. Chacun rêve ; ce qui est dommage c’est de ne pas le faire éveiller. Ce qui est triste c’est de ne pas essayer de les réaliser. Ce qui est mortel c’est de s’en éloigner. Les enfants veulent vivre leurs rêves. Les adultes en compte le prix, les rangent et les oublient.

(levé de soleil sur la cordillère Royale – Bolivie 2012)

La Bolivie est propice aux rêves, aux mystères, aux envolées fantastiques de l’esprit vagabond qui sommeille en nous. Et puis sur ces altitudes andines il n’y a plus qu’à lever le doigt pour toucher les étoiles. Moi que l’on accuse depuis enfant d’avoir la tête qui s’égare là-haut, comment aurais-je pu refuser de m’y aventurer ? En voyage l’imprévu frappe souvent à la porte, ne pas lui ouvrir c’est s’enfermer dans le sous-sol de la vie. Là-bas où survivent machinalement les humains enchaînés à l’habitude mortelle. Ceux qui cherchent le bonheur dans l’usine mercantile et illusoire de la vie réussite. Sans fenêtre, ni porte de sortie, les morts-vivants s’entendent entre eux, se rassurent pour se suffire de la médiocrité. Échapper à ce sous-sol c’est partir vers l’inconnu par la porte de l’imprévu.

La montagne, que je la côtoie depuis mon plus jeune âge m’a toujours fascinée. La congrégation des forces de la nature, la violence et le choc de ce qui a de plus dur pour s’élever sans crainte vers le ciel. Elle se dresse avec fierté et nous remet à notre place de petit humain.

Petit humain, c’est ce que j’étais sous le plafond éclairé d’un million d’étoiles. Tenant fermement mon piolet, avançant mon corps lentement, ma frontale éclaire le mètre qui devance mes pas. La lumière des Hommes scintille quelques 1500m plus bas quand celle de l’univers se disperse vers l’infini dévoilant un mystèrieux passé que l’orgueil de la science tente d’élucider. Je pense à mon père qui m’a rapproché de la montagne, je pense à la montagne dont je me rapproche. Puis je ne pense plus, je vis le rythme de la nature pulsé par le vent glacial qui caresse mon visage. Les mots n’ont plus de sens si un jour en ont-ils eu. La paix est ici, où l’Homme ne va pas farouchement, là où il doute, là où sa prétention ne peut que se morfondre. Là où naît le voyage, le véritable voyage, celui que nous faisons en sois lorsqu’enfin nous comprenons que la nature, sois-même et les autres ne sont qu’UN .

L’altitude se fait sentir sur la faiblesse de nos poumons . Notre cœur veut de l’oxygène et s’emballe pour avoir sa dose. Les pas sont lourd et l’esprit s’allège. La montagne est calme, mon cœur pulse à son rythme. J’ose lui murmurer mon émotion. Timide, je m’invite sur son corps. Elle accepte et me laisse me glisser jusqu’à son sommet. Que puis-je dire ? Me voici plus proche que jamais des étoiles qui m’offrent tant de rêves et de perspectives. Me voici à 6088m sur le sommet du Huayna Potosi.

(Je profite des premiers rayons de soleil – sommet du Huayana Potosi 6088m)

La nuit continue de m’émerveiller par ses soleils qui brillent. Assis là au porche de l’univers je patiente facilement que le soleil, cette étoile si proche, vienne lécher mon visage de ses premiers rayons. Les couleurs s’échangent, se confondent et se croisent pour que dans l’ordre des choses le noir devienne bleu. Que les étoiles tirent leur révérence et qu’un nouveau jour s’affiche au calendrier des Hommes préssés. Le spectacle étourdissant enveloppe mon âme et la nourrit plus que les centaines de livres qui pensent à notre place.

Nous voici bien pâle, nous voici bien gringalet devant l’Odyssé de la nature, de ces cycles, de ces éléments et de son humilité. Nous voici bien prétentieux devant un monde si merveilleux. J e me sens si bien là-haut que je comprends le syndrome du Grand-Bleu. Mais si les rêves nous font naviguer, ils ne doivent pas nous faire chavirer. Je le laisse alors me ramener sur la grève, là où les houles de la vie nous bousculent afin de nous rappeler que nous sommes bien vivants et que nos pieds doivent rester sur terre.

(levé de soleil sur les flancs du Huayna Potosi – Bolivie 2012)

La montée fut calme, contemplative, presque méditative. La descente est empreinte d’excitation. La montagne m’a chargée de son énergie et surtout de son bonheur.

On ne peut pas vivre la tête dans les étoiles. Mais il est bon de laisser parfois son esprit s’égarer dans les contrées lointaines de notre univers qui ne sont rien d’autre qu’une expansion de soi ou une continuité de l’être que nous sommes.

Merci à mon père le montagnard et à Miguel le chaleureux guide bolivien qui m’a conduit vers les étoiles.

Julien Masson

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Le temps file !

Qui ne s’est jamais aperçu que le temps est totalement subjectif ? Un vrai élastique ! Long, très long quand on est assis devant un professeur inintéressant ou devant sa machine à l’usine. Court, très court lorsque l’on est avec les gens que l’on aime ou … en voyage ! Eh oui, long ou court, lent ou rapide, subjectif ou non, pour nous pauvres humains qui vivons cloisonnés dans nos illusoires trois dimensions, le temps passe. Il y a un point, un autre, et le temps entre les deux. Que faire si ce n’est le suivre ? Certains tentent désespérément de le dompter, s’accrochant au passé, se projetant dans le futur, oubliant que l’important et la seule vérité reste le présent. Un présent qui porte d’ailleurs le nom d’un cadeau (un présent) est la seule chose qui importe car c’est en lui qu’est la vie. Celle du mouvement, celle qui nous emporte, celle qui nous porte. C’est dans ce présent qu’il y a le bonheur . Celui que tout le monde cherche, celui que peu trouvent. Le bonheur se fou du passé, le bonheur se fou de l’avenir. Nous ne sommes heureux ni dans l’espoir, ni dans le regret. Nous sommes heureux lorsque l’on vit pleinement, et on ne vit pleinement que dans le présent. Le reste c’est le vide, c’est non-mouvement, c’est la mort. La souffrance, si elle n’est pas physique, naît de la peur. La peur naît de la projection dans le futur (proche ou lointain) ou sur la remémoration (ou remastication intempestive) d’un passé. La clé est le présent, le seul instant, celui que l’on vit.

Tout ça pour vous dire, chers amis lecteurs, que dans le présent je n’ai pas eu le temps (celui qui passe si vite) pour me connecter à internet, patienter les longues (parfois très longues) minutes à charger les photos, puis les autres longues minutes à taper, frapper, maltraiter  le clavier (et le français) de mon ordinateur qui rame pour publier ces quelques articles. Articles que je ne manque pourtant pas d’écrire dans mon petit cahier acheté à Aregua au Paraguay (même si tout le monde s’en fout). Chose sûre,  même si le temps passe, lorsque je l’aurai avec moi  je le prendrai et m’en servirai pour vous publier la demi-douzaine d’articles qui attendent d’être lus et pourquoi pas commentés. Encore faut-il que vous en ayez le temps. Mais pour ceux qui le trouvent long (le temps pas l’article) profitez de m’écrire ou de commenter afin de le faire passer plus vite. Ça me fera plaisir !

Amicalement,

Julien (depuis la Bolivie)