QU’EST CE QUE LA GUERRE DES KIVUS ?

Carte des KivusJoseph Conrad, ancien capitaine de steamer (bateau à vapeur) pour le compte de la Compagnie du Commerce et de l’Industrie du Congo, écrivait en 1904 : « c’est tout de même incroyable que la conscience de l’Europe qui a abolit il y a soixante-dix ans le trafic d’esclaves pour des motifs humanitaires, tolère aujourd’hui l’Etat du Congo. C’est un peu comme si la pendule de l’ordre moral avait retardée de plusieurs heures. » A cette époque coloniale, le Congo perdait déjà 6 000 000 d’humains…

110 ans après… Un monde s’active dans la folle course de sa Civilisation, bien pensant, le civilisé consomme et consomme, à l’aise dans son sofa, ralle devant les inflations du marché et la spéculation qui le dépasse et lance d’un crie de muet ses discours humanistes ou idéologiques. Sous le silence de ses pantoufles délicates, un autre monde agonise, un monde qui meurt dans le silence, qui souffre sans voix, qui pleure sans larme, dans les méandres de la Civilisation, la fourmilière d’esclaves qui triment pour que le sommet de la pyramide, la face visible de la grande parade, puisse s’activer dans sa terrible frénésie. Conrad tira de ses aventures au Congo, un roman titré « Au cœur des ténèbres ». Il savait à quel point ses mots étaient justes, ce qu’il ignorait, c’est que 110 ans plus tard, si le Congo est toujours le cœur des ténèbres oubliés, la région des Kivus est le fin-fond de ses entrailles. Lire la suite

Publicités

SOURIRE DU CONGO

Sourire du Congo

Le quartier n’a ni eau courante, ni électricité, ni hôpital, ni école… les cicatrices de la guerre sont omniprésentes – dans les habitudes, les réflexes vifs, les souvenirs – et pourtant il est là – Précieux – lui et tant d’autres, et son sourire radieux, son rire sincère et profond, et ses yeux, oh! ses yeux qui pleurent de joie!

Il est là Précieux,  et il éclabousse le monde de sa simplicité, de son bonheur intemporel, de cet instant de grâce qui défie toutes les médiocrités des hommes.

Ils sont là, les joyaux du Congo, dans ces rires éclatants!

Julien Masson

Voyage dans l’espace – temps

"Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent... " Pérou

« Les couleurs émerveillent, les masquent ensorcellent…  » Pérou

 

« No puedes comprar mi vida » – Tu ne peux pas acheter ma vie

Calle 13

Dans les rues du Bronx chante le lingala, les pantalons se portent bas, le noir ne détonne pas, Malcolm X est un roi, les bières sont des cerveza et la nuit les boomers des caisses customisées bombardent du Calle 13.

« Soy, soy lo que dejaron, soy las sobras de lo que te robaron… »

Je ressens soudain le souffle du temps m’aspirer de nouveau dans la cantine de mes souvenirs. Du Bronx, je m’envole pour Santa Marta en Colombie. Le marché grouille de monde. Les bananes sont empilées à l’arrière des pick-up, quelques noirs aux dents d’ors, les jettent par-dessus bord, afin qu’elles s’étallent sur les comptoirs des vendeuses. L’odeur des fruits et des légumes, se mélange aux gazes d’échappement, aux cris incessants et à la chaleur latine, qui émane, telle une saveur, des hommes nés sous les tropiques. Juteux et sucrés comme leurs fruits colorés, l’humain des tropiques, qu’importe sa race, sa couleur ou sa foi, agite son postérieur au rythme des tambours, de la houle et de la mélodie de la joie. Les anges chantent au soleil. Le diable joue au tamtam, soulèvent d’un souffle les jupes légères, et en diapason avec les dieux bienveillants, emporte le bonheur des instants éternels sous les latitudes que notre machine économique à l’habitude d’écraser. Le Bronx reprend de la couleur.

« Soy Latina America, un pueblo sin piernas pero que camina… » Lire la suite

Le voyage – Mon école

Pourquoi suis-je parti à 18 ans en Afrique ? Voilà une question que l’on me pose souvent. Une question sans trop de réponse. N’avez-vous jamais ressenti le souffle de la vie ? Un souffle qui vous conte les rêves les plus fous ? Un souffle, un esprit, une conscience, des signes, une énergie qui vous dit : vas-y c’est maintenant ! Où ? Nous l’ignorons et c’est pour cela qu’il est délicat de s’en aller. Contre toute opinion, parfois toute logique, il faut lâcher la laisse, se laisser porter par les vents de l’inconnu vers nos rêves les plus fous.

La vie est mouvement. Le souffle de la vie, la langue du monde, l’énergie de l’univers portent les âmes légères. C’est ce que j’ai voulu lorsque je suis parti pour la première fois en Afrique, lâcher prise, balancer un avenir certain, une routine alarmante, un Julien qui n’était pas moi.

J’ai fêté mes 19 ans au Bénin, je fête aujourd’hui mes 26 ans en Colombie. Qui a-t-il entre les deux ? Qu’en est-il  7 ans plus tard ? Lire la suite

De Paris à Brazza: Le Sakasaka

Chaque Congolais, et plus particulièrement celui qui vit en France, a une relation spéciale avec la Sakasaka. Cela représente pour lui le repas de fête, le moment où la famille et les amis se retrouvent. On est alors plus un simple Congolais d’origine, on sent comme une appartenance à un groupe. Le repas de fête c’est comme des retrouvailles qui nous permettent de nous familiariser avec notre langue et nos coutumes. La musique traditionnelle, le pagne porté par nos mères et les récits de là-bas nous rappellent que, quelque part, nous sommes quand même Congolais.

Chacun, lors de ses retrouvailles, attend le plat obligatoire : le sakaksaka ! Que l’on soit 8 ou 50 autour du repas le sakakasa est le plat d’excellence. Il est presque mal vu de ne pas en servir…

J’adorais ce moment où ma mère posait le plat sur la table et que chacun salivait. A la première bouchée les compliments fusent dans tous les sens. Les hommes se contentent d’affirmer que le sakaksaka de ma mère est toujours aussi bon, quant aux femmes, plus curieuses en leur qualité de cuisinière, demandent : « mais comment tu l’as fait ? Qu’as-tu mis dedans ? ». Alors ma mère raconte fièrement sa préparation. Elle y met tellement d’amour qu’on a l’impression qu’elle nous conte une histoire. Elle explique comment faire, à quel moment introduire tel ingrédient afin qu’il n’influence pas le gout d’un autre et que le résultat final ne soit gâché.

Je savourais le conte de ma mère autant que je savourais son sakaksa. Je ne savourais d’ailleurs que le sakasaka de ma mère. Je mangeais bien celui des autres, mais bon, aucun n’égalait celui de ma mère qui est sans doute, le meilleur du monde. Oh, je peux y rajouter celui de ma grand-mère maternelle.

Ce classement vient sans doute de la préparation que ma mère accorde au sakasaka. Je me souviens encore me réveiller le samedi matin et sentir l’odeur de la feuille de manioc sur le feu. On se doute alors que notre mère n’a pas fait la grâce matinée. Elle s’est réveillée de bonne heure pour piler la feuille de manioc et obtenir la même texture que les épinards hachés. Vous imaginez sans difficulté le dur labeur que cela demande.

Petit ou grand on rentre souriant dans la cuisine : « Hum maman on va manger du sakasaka ? » , « Oui » nous répond-elle heureuse et fière de voir à quel point elle nous fait plaisir.

La première odeur que l’on sent c’est la feuille de manioc qui cuit pendant de longues heures pour enlever son amertume.

Je me souviens encore peler 3 gros oignons, plusieurs gousses d’ail et nettoyer les 2 gros poireaux en profondeur. Le tout est également pilé. Plus tard, après l’acquisition d’un super robot, ma mère les mixait. Le mélange est ensuite mis de coté et attendra le bon moment pour s’incorporer à la feuille de manioc. Il faudra également couper en petits morceaux 1 poivron vert et 1 aubergine.

Une fois que les feuilles de manioc ont perdu leur amertume on rajoute la mixture – poireaux, oignons, ail – ainsi que les poivrons et l’aubergine. On laisse encore cuire un moment. Combien de temps ? Impossible à dire ! Regardez, sentez, goûtez, vous saurez bien s’il faut passer à l’étape suivante. Pas de chrono dans la cuisine congolaise et africaine en général. Seule les sensations et l’attention que l’on porte à sa cuisine peuvent nous guider.

Pendant ce temps on incorpore le poisson (chinchard ou capitaine) dans de l’eau chaude salée. L’opération ne dure pas longtemps juste le temps que le poisson soit cuit et reste ferme. Bien entendu on aura préalablement vidé, écaillé, et nettoyé le poisson frais. Après cela vient le moment que j’appréciais le moins : enlever les arrêtes. C’est une opération qui demande de la précision du coup on ne m’a autorisé à le faire qu’une fois assez grande.

On récupère alors de petits morceaux que l’on incorpore aux feuilles de manioc. En laisse encore cuire en tournant le mélange comme il faut.

Vient ensuite l’étape que je préfère puisque selon mes papilles si cet ingrédient est mal dosé le sakasaka n’est pas à mon goût et je le considère parfois comme raté. Je disais souvent à ma mère que le sakasaka sans pâte d’arachide n’a aucun sens. Je l’entends encore me répondre « mais il y a plusieurs façons de le faire, c’est aussi selon tes moyens tu peux faire un sakasaka simple ». Quoi !!! Simple, est ce que cet adjectif et le mot sakasaka vont de pair ? Non impossible.

Pour la pâte d’arachide on chauffe un peu d’eau et une fois frémissante on y ajoute une bonne dose de pâte d’arachide. On mélange bien avec une grosse cuillère une fois que ce mélange fait des petites bulles on verse le tout dans les feuilles de manioc. On mélange tout doucement et on laisse cuire de nouveau quelques instants.

Ensuite vient la cuisson de l’huile de palme, bien rouge qui annonce la fin de la préparation. Celle-ci doit bien chauffer, c’est le moment où l’on ouvrait grand la fenêtre de la cuisine car ça sent fort et ça fume un peu. Quand ma mère disait « c’est bon », on incorporait toute l’huile  dans la grosse casserole de feuille de manioc qui n’attendait plus que cet ingrédient pour qu’on le nomme enfin sakasaka. J’adorais ce moment où les feuilles de manioc, l’oignon, l’ail, les poireaux, les aubergines, le poivron, le poisson et la pâte d’arachide frémissaient au contact de l’huile bien chaude. On mélangeait alors le tout, on (c’est le moment ou bizarrement toute la famille est dans la cuisine) prenait chacun une grosse cuillère à soupe pour goûter. « Hummmm, c’est trop bon, on mange !! »

Je n’ai encore jamais préparé seule ce plat que j’aime tant. Sans doute pour que je puisse faire un caprice à ma mère avant que je ne vienne lui rendre visite. Elle sait maintenant que chacune de mes visites s’accompagne du délicieux sakasaka qu’elle me préparait lorsque j’étais encore sa petite fille chérie à la maison.

Aujourd’hui ayant goûté le Sakasaka de ma grand-mère pendant mon retour aux sources, c’est-à-dire le Congo-Brazza, j’ai en effet compris qu’on y incorpore des choses selon nos moyens. Je n’ai pas retrouvé le poisson dans le Sakasaka de ma grand-mère mais tout le reste y était et plus particulièrement l’amour.

A partir de maintenant, en mangeant ce plat fabuleux je n’aurais plus besoin de m’imaginer ce Congo cher à mes parents. Je ne suis plus une Congolaise qui cherche ses origines. Le plat de ma grand-mère est le trait d’union qui me manquait, l’admirer pendant sa préparation a été une révélation.

Je sais aujourd’hui que le Sakasaka est mon plat préféré pour tout cela. Le Sakasaka c’est l’amour qu’on se donne en famille et la tradition culinaire que l’on transmet à sa fille.

Je me dois aujourd’hui de partager ce plat avec tous et de le confectionner moi-même. Je le dois car je veux transmettre à mes enfants tout mon amour et mes origines, en un mot, ce qui m’anime.

Ma Ditsiele

Assiette de sakasaka accompagné de poisson frit et safou.

Bienvenue dans MAD MAX! (R.D.C)

En 1910 Léopolville comptait moins de 10 000 habitants. Aujourd’hui, cent ans plus tard,qu’est devenue Léopolville  renommé, entre-temps, Kinshasa.

Aujourd’hui c’est plus de dix millions de personnes qui s’entassent dans les cités de Kinshasa devenue la plus grande ville d’Afrique centrale. Cette croissance exponentielle, que rien ne semble pouvoir arrêter, a apporté son lot de problèmes, si ce n’est de catastrophes. Catastrophes écologiques, sanitaires, sociales, et humanitaires. Quasi-inégalé dans le monde entier, les emplois créés par le secteur informel dépassent les 95% ! La misère et l’insalubrité se sont emparées de toute la capitale. Les restes d’un âge d’or de la cité tombent en ruine, à l’image du glorieux stade qui a accueilli le plus grand match de boxe du siècle dernier : Forman vs Ali.  Ce stade aujourd’hui délabré devient chaque nuit le refuge de milliers d’enfants des rues. Effectivement, Kinshasa est envahie par les enfants des rues, les shegués. C’est plus de vingt mille shegués qui airent nuit et jour dans le centre de la capitale. Le phénomène est parvenue à un point de non-retour puisque Kinshasa vient de voir naître la première génération de shegués nés de shegués… Un phénomène qui trouve sa source dans la misère de cette mégalopole  chaotique. La population déshéritée se réfugie dans des pseudos églises protestantes appelées églises du Réveille. De dangereuses sectes à la tête desquelles des prophètes ou pasteurs sans scrupule qui hypnotisent la foule et pillent les plus pauvres les suçant jusqu’à la moelle. Ceux qui ne donnent pas assez sont souvent amenés à abandonner un enfant accusé par ces pseudos pasteurs d’être des sorciers. Actuellement plus de 80% des shegués sont des enfants sorciers. Beaucoup d’entre eux ont été torturé, humilié en public, dans ces églises du réveille qui endorment les populations profitant de leurs misères. Le phénomène est plus qu’inquiétant ou révoltant, il est terrible, horrible et inhumain.

Ces shegués devenus adultes s’organisent alors en gangs armés jusqu’aux dents de machettes, coupes-coupes, lames et armes à feu. On les appelle les Kululnas (bandit en lingala). Ils sèment la terreur dans la ville, entre braquages, agressions violentes, meutres et enlèvements. La police les craints, ils n’ont pas peur de mourir ni même de tuer. Les kulunas sont là et il faut faire avec ! Enfin ça dépend quand… En effet lors d’évènements majeurs comme prochainement le sommet de la francophonie, pour lequel la France a débloqué plusieurs millions d’euros pour 3 pauvres jours de « dandinage » diplomatique, les pauvres shegués seront embarqués dans des camions par l’armée et la police pour être lâchés à quelques 300 km du centre… Le temps qu’ils reviennent les diplomates et gens de bonnes tenues seront repartis…

Les familles ne sont pas pauvres à Kinshasa, elles ont dépassé ce stade, elles sont littéralement dans la misère. Tout est saturé, que ce soit le sanitaire comme le transport. La fourmilière bouillonne et il ne manque qu’une étincelle pour que tout explose.

Alors Kinshasa c’est quoi cent ans plus tard ?

Kinshasa c’est MAD MAX, un monde post-apocalyptique, sans loi véritable, là où la police se confond avec les bandits, là où tout peut arriver surtout le pire. Une ville où il n’y a pas d’âge pour la prostitution, ni d’âge pour porter autour de la taille une machette. Kinshasa c’est l’échec de la modernité, c’est le revers de notre monde moderne, la conséquence de notre civilisation éclairée, c’est l’un des symboles de l’oubli de notre système et de nous-même qui en profitons. Kinshasa c’est là où on ne veut pas regarder pour ne pas être dérangé quand on remplit notre réservoir d’escence, qu’on allume notre lampe électrique à énergie nucléaire, que l’on rêve d’or, de diamants ou juste lorsqu’on écrit sur du papier issu de la déforestation. Chaque maison à sa poubelle, c’est bien connue l’Afrique est celle du monde, mais Kinshasa et sa grande sœur Lagos en sont sûrement le fond.

On parle souvent des villes de l’avenir, du futur, des voitures qui volent et des gratte-ciel qui chatouilles les Dieux. Et si les villes du futur c’étaient Kinshasa ou Lagos ? Des millions de cabanes en taules, des rues mélangeant la boue et les déchets, des familles qui mangent une fois tous les 3 jours, des milliers d’enfants errants et armées, des immeubles délabrés qui s’écroulent et quelques milliardaires qui passent au milieu de tout ça enfermés dans leurs 4X4 climatisés ?

Heureusement, il y a aussi l’espoir, la lumière qui jaillit de cette ombre, il y a les consciences. Les consciences qui s’éveillent (sans église du Réveille). Kinshasa se dresse entre mille et s’impose comme la capitale centre-africaine de l’art ! De l’art dans toutes ses formes :  musique, slame, arts plastiques, peinture, danse, cinéma etc… La création fait affront à la destruction. Refusant de sombrer dans les méandres et les enfers de notre monde, la ville bouge, se débat, la ville vit ! Nous prouvant que l’espoir ne doit jamais être terni par la réalité, que le courage et la volonté ne sont pas vains et que de l’obscurité peut jaillir la lumière.

Si Kinshasa est, comme beaucoup le disent, un enfer sur terre, alors souvent les démons doivent danser avec les anges.

Julien

Brazza la Verte! (CONGO)

L’avion est rempli (ou presque) de Congolais qui rentrent au pays pour de brèves visites familiales, portant fièrement leur réussite ou masquant leurs difficultés derrière un accoutrement élégant. Mais surtout l’avion est bondé de colons chargés de leurs jeunes progénitures ,qui grandissant dans les écoles d’expatriés et autres fils de ministres, s’en iront sans doute, agrandir les foules de ces pédants représentants d’un système qui noie l’Afrique.  Chacun se raconte ses vacances en France en illustrant leurs récits avec leur I-pad, s’échangeant les derniers « sons » du « mouv » avec leur I-pod, et leur nouveau numéro avec leur I-phone. Lorsque l’un se vante de passer par la zone VIP grâce  son passeport diplomatique (s’il vous plaît), l’autre riposte en affirmant de ne pas être  qu’une riche à Brazza et une pauvre en France mais bien riche dans les deux cas (ça vous en bouche un coin…) . Mais pas de touriste à l’horizon (on les aurait reconnue à leur dégaine – sans doute proche de la mienne…) et une jeune fille le regard plein d’intention mais manifestement un peu perdu qui semblait être une nouvelle  humanitaire (on l’a reconnu à sa dégaine) sauveuse du monde et porteuse (surement) de la bonne nouvelle. Bref un bon plateau mixte prêt à fouler le tarmac d’un aéroport tout neuf (enfin bientôt fini).

Ouah ! La classe ! L’aéroport flambant neuf (pour sa partie achevée) est d’un standard européen, moderne et accueillant. Certes ce n’est pas Charles de Gaulle mais quand même. La cargaison de néo colons que venait de déposer l’avion et le standing surprenant de l’aéroport m’ont tout de suite averti : Congo Brazzaville zone située en Pétro-dollars !

Une avenue tout fraichement goudronnée nous fait quitter l’aéroport pour nous conduire dans Brazzaville. Vraiment la ville a l’air développée. Aie aie que n’avais-je pas osé penser ! La réalité rattrape vite les rêves (ou illusions). Où sont les expatriés ? Où sont les affaires ? Où sont les pétro-dollars ? Au centre-ville bien sûr ! Et le reste de Brazzaville me diriez-vous ?

Brazzaville, comme un apartheid, est divisée en deux zones : quartier nord, majoritairement derrière le pouvoir en place, et les quartiers sud, ceux qui ont subi la guerre, les quartiers oubliés et frappés de pleins fouet par ce qu’on appelle dans le journal télévisé : la précarité.

Deux zones séparées par  Poto-poto, centre-ville, l’arrondissement 1 qui regroupe le quartier des affaires et autres commerces. Peuplé majoritairement par les «  Loungari » ( les ouest-africains), mais aussi par beaucoup d’autres étrangers, Libanais, Chinois, et les Kinois voisins qui sont devenues presque plus nombreux au Congo que les congolais eux-mêmes. «  La France » l’appelaient-ils encore avant la guerre, ce petit Congo français qui faisait face au géant centre-africain , le ZAIRE Ex-Congo-belge.

Après la fin du conflit de 1997, et la prise de pouvoir (pour la deuxième fois)  de Sassou NGuesso, il a été décidé de réduire massivement la population du Pool. Un vieux présage congolais dit que le Pool est la tête du Congo, tenir le pool c’est tenir le Congo. Mais le Pool était majoritairement derrière l’opposant principal Bernard Kolélas. Celui-ci dû s’exiler en France laissant derrière lui sa milice privée, les Ninjas. Ces derniers ont été récupéré par le Pasteur NToumi qui deviendra en un éclair un chef de guerre. Le service de sécurité de  Kolélas a perdu le contrôle de sa milice qui joue maintenant, sous les ordres et manipulation du pasteur, une rébellion. De l’autre côté Sassou Nguesso «  les Cobras » (sa milice privée) se voit gonfler par l’arrivée massive de mercenaires venus des quatre coins d’Afrique : Tchadiens, Rwandais, Angolais, Kinois etc… Leur rôle : réduire massivement la population du Pool sous couvert de repousser la rébellion des Ninjas.

Si en 97 la guerre avait vidé les quartiers nord et le centre Potopoto, en 99 tout le sud de Brazzaville est réduit à l’exil. C’est le néant. Partis à pied dans les villages lointains, les habitants sont massacrés tantôt par les Cobras, et tantôt par les Ninjas supposés être leurs alliés. Mais le pasteur est dans la confidence de Sassou NGuessoLes Ninjas sont devenues fous, drogués, manipulés, gonflés par des hordes d’enfants soldats, à l’instar des Cobra formé à cela, il massacre tout et tout le monde.

Brazzaville n’a pas encore pansé ses plaies, les quartiers sud aujourd’hui peuplés comme avant et même plus, n’ont aucune infrastructure, on cherche les écoles, on ne trouve peu d’hôpitaux, ni de clinique  ou même de dispensaire. Les pharmacies comme beaucoup d’habitations ne sont que des cabanes de taules. Les caniveaux sont pleins, les ruelles qui s’enfoncent dans l’obscurité d’une brousse en pleine ville sont jonchées de déchets, le réseau électrique n’est présent que chez les plus chanceux et parmi ces plus chanceux, il faut l’être encore plus pour que le réseau ne soit pas en délestage. L’eau courante manque, et certains quartiers subissent des coupures de plusieurs semaines ; j’en passe et des meilleurs (enfin ça dépend pour qui…)

Le sud de la ville vit au rythme d’un abandon continuel auquel ils font face grâce à une étonnante adaptation, une débrouillardise fabuleuse le tout dans une fatalité déroutante.

Vivant dans des dépotoirs rendus vivables par le décor de brousse et de verdure qui envahit la ville, les Brazzavillois tiennent leur maison avec beaucoup de soin, se créant de petites cours qui peuvent être très agréable. Brazzaville a réussie à devenir une ville de plusieurs millions d’habitants tout en préservant la verdoyante nature dans laquelle elle s’est invitée. Cette ville est étonnante et ses ruelles ressemblant à des sentiers menant à des villages lui donnent un charme et une originalité certaine et évidente ! Rapidement on comprend le surnom qui lui est donné : Brazza la verte !

Dans la zone sud de Brazza, on marche beaucoup car certaines zones ne sont ni accessibles en voiture ni même en moto. Le relief colinéaire ne facilite pas l’écoulement des eaux qui a chaque pluie façonne un peu plus les sols.

On survie plus qu’on ne vit dans Brazza mais ce qui est sûr c’est que le mouvement de la vie est bien présent. Les foules en mouvements animent la ville et les centres commerçants comme le grand marché Total de Makélékélé (le plus grand marché du Congo).

Et puis à Brazza, on sait danser, et on danse ! Sans cesse, chaque fois que la lumière, après être passé par des oranges et autres couleurs surnaturelles, se tamise jusqu’à plonger la ville dans l’obscurité. Les Nganda s’animent aux sons des rumba, salsa, et autres rythmes qui font dandiner tous bons congolais qui se respectent ! La Primus (bière locale) coule alors à flot, et jusqu’à 2h du matin on oublie un peu qu’une fois le soleil levé, il va faire chaud, très chaud et ça va être chaud, très chaud…

Bien qu’entassé dans des bus, bousculé dans les marchés, enjambant les caniveaux, le Congolais en homme fier a toujours la classe ! Cette classe devenue pour certain une religion : la Sapologie ! Même si le costume n’est pas de mise au quotidien, on fait attention, on s’habille, on se sape, et on ne sort pas en culotte (en short), ni en sandale plastique ! Non vraiment, le Congolais à la classe et il sait danser !

Si le Congolais a la classe, la Congolaise sait cuisiner et pas qu’un peu ! Les légumes locaux s’agitent dans les marmites posées sur des feu de bois et charbons. Le manioc accompagne tous les plats, quand la pâte d’arachide s’invite souvent et que les légumes s’imposent toujours. Du Sakasaka (qui se prépare une journée durant) au Ndogodogo, en passant par le 3 pièces, poissons salés et autres plats au goût bien  éloigné de l’Europe mais tellement chaleureux !

Malheureusement tout le monde ne mange pas à sa faim, et les vieux qui n’ont pas de retraite ont parfois du mal à trouver de l’aide chez les jeunes qui n’ont pas de travail… Heureusement , pour sauver le pire, la solidarité familiale que l’on trouve en Afrique est ici plus que présente. La famille c’est large, c’est grand, c’est presque infini, c’est souvent 4 à 5 générations qui se côtoient, qui s’entraident, qui vivent ensemble pour le pire et le meilleur. Il n’y a que des mamies, papy, maman, papa, tonton, tantine, et frère et sœur. Le cousin n’existe pas, c’est un frère, la tante n’existe pas, c’est une maman, les sœurs de la mamie, sont elles aussi mamies. Et il n’y a pas de distinction, chacune de ces mamans peut être apte à éduquer ce que nous appelons leurs neveux. Quant aux tontons, c’est souvent les amis proches qui sont alors levés au rang de nos oncles et tantes . La famille africaine est soudée, elle ne s’ignore pas, mais vie vraiment ensemble et se respecte profondément même si cela n’est pas toujours sans histoire.

A Brazza, avec les Brazzavillois, on vit des moments irréelles, surnaturels, et on se dit souvent que ces moments ne pourraient sans doute se vivre nuls par ailleurs. Brazzaville c’est un ovni au milieu des capitales du monde, une ville dans la verdure, une ville qui défie les codes, qui survit sans infrastructure, qui bouge au rythme de la Rumba, qui danse, qui s’active, et qui rêve ( parfois un peu trop). Une ville à laquelle on s’attache et surtout des habitants auxquels on s’attache rapidement et avec lesquels on aimerait vivre encore et toujours, ces aventures, ces rires, ces moments que l’on ne vivrait pas ailleurs.

Comment un pays qui amasse autant d’argent et de pétro-dollars peut délester autant sa population et sa capitale ? Une population si digne et fière et une capitale si extraordinaire ?

Les Brazzavillois ne doivent pas avoir honte de leur ville, ils doivent en être fier, et doivent cristalliser cette fierté dans la préservation de ce qui fait son identité.

Julien