La larme d’asphalte

Tel un fin turban ou un mètre de couturier, la route est déroulée sur la moquette des aiguilliers. Là où nul droit ne devrait avoir notre civilisation, la lame de goudron, s’étend comme la larme de l’esprit d’Orego. Comme ce bitume pesant qui, aux quatre coins du globe, s’arrache les derniers bastions de sauvage, du « wild », de la contré non explorable mais à explorer, le royaume perdu, celui que l’aventurier recherche par goût de l’inconnu, de l’existence propre à l’espace et à l’expression du temps laissé à lui-même. Maupassant s’en plaignait déjà en son temps en écrivant dans sa chronique « Au pays des roses » :

« Elles sont rares aujourd’hui, les contrées inexplorées et désertes, surtout quand on ne veut point sortir de France ». Lire la suite

Publicités

MAUX DU BOUT DU MONDE (COLOMBIE)

 De l’horizon jaillissent des fuseaux de pensées bercés par les lueurs d’un monde fantastique qui parait aussi abstrait qu’un rêve, et pourtant, aussi réel que notre présent. D’un orange profond s’évade des teintes rosées qui enchantent le ciel au bleu persan. Ces jets de couleurs qui s’exhortent de l’horizon m’apportent par leur grâce les mots de cette lettre. Du bout du monde, là où l’imaginaire s’envole, là où les sentiments s’affolent ou se taisent, la plénitude s’installe et nous murmure les mots du cœur, les maux de la terre. Les teintes orangées viennent colorer le sable sous mes pieds nus, ici, au bout de la péninsule de la Guajira. Lire la suite

Un mini Sahara au Pérou!

Nul besoin de se rendre à Merzouga pour un Péruvien qui voudrait voir les dunes de sable. Autour d’Ica s’étend un désert de dunes semblables à celles du grand désert  Africain. Immenses, à perte de vue, elles tournent la tête.  Un mini Sahara à la frontière des Andes. Le désert de Ica s’impose par sa beauté. La petite oasis créée par la laguna Huacachina s’invite entre ses dunes et accueille les touristes. On se repose au bord d’une piscine, se promène sur les dunes, lit un bon bouquin ou écrit un article ! Pour les plus Australien et Anglais d’entre nous il reste le buggy et le sand board. Faire un peu de bruit pour briser le silence rassure les angoissés, ils se sentent exister.

Il est tout de même malheureux de constater que le long des voies naturelles les plus empruntées le sable retient quelques détritus que le touriste peu soucieux de l’environnement a abandonné ou malencontreusement laissé échapper. Mais pour une fois ne jouons pas les mauvaises langues et laissons-nous absorber par la magie du lieu. Et puis après le trek du Choquequirao c’est peut-être mérité. Alors hamac, piscine, stylo et papier. Je suis heureux dans ce bonheur simple et vous le souhaite à tous.

Un Sahara au Pérou, fallait déjà y penser Monsieur l’Architecte !

 

Julien Masson

(Sand-border sur les dunes de Ica – Pérou 2012)

(Ombre et lumière – Ica – Pérou 2012)

(Soufflé par le vent – dunes de Ica – Pérou 2012)

(Lumière tamisée du couché de soleil – Pérou 2012)

 

 

 

Voyage au pays des merveilles! (BOLIVIE)

Une immense étendue presque infinie s’offre à nous. Se dressent, imperturbables, de majestueux sommets volcaniques recouverts d’un doux manteau neigeux qui peine à persister face aux violentes attaques incessantes du soleil. Que dire, que faire, dans cette immensité que l’Homme ne peut pénétrer que timidement ? Tantôt assis dans le 4X4 qui se frais un chemin dans ce décor fantastique qui soutire toutes les expressions que nous connaissons, tantôt stoïque devant un spectacle qui n’a pas sa place dans notre imaginaire. En effet, plus un mot ne s’échappe de nos bouches béantes. Seul ce sentiment d’être au pays des merveilles dans un lieu de paysages figés méprisant le temps et les attaques de l’homme. A plus de 4000m le Sud Lipez rit de nous voir défiler dans nos 4X4.

Les volcans surplombent la laguna Blanco, Verde, Colorado ou autres. Les flamants roses nous ignorent et font leur vie à ces altitudes hors du commun pour ces drôles d’oiseaux au long bec. Les sommets aux napperons blancs se reflètent parfaitement dans les eaux cristallines des lagunas. Et nous, nous admirons sans savoir quoi penser ni faire de ce qui s’offre à nous. Quelques photos pour immortaliser cette beauté, mais surtout de longs moments de contemplation qui n’ont d’égale que la sérénité du lieu.

L’immensité presque infinie du Sud Lipez est pourtant épargnée de la monotonie grâce à un visage maquillé de toutes les couleurs et à une parure étincelante aux mille éclats qui se changent sans cesse nous dévoilant de nouveaux présages. Des rêves, des contes sans mots, sans parole en l’air. A cet instant même, alors que j’écris ces mots je ne sais quoi décrire ni même exprimer. Le calme, la nature, presque le vide. Un vide comblé de l’amour et de la beauté d’une création artistique isolée de tout contexte et de tout jugement. La terreur , la violence et la dureté de ce qui a façonné ces terres à pourtant enfanter ce monde fantastique qui aujourd’hui attire tous les voyageurs de passage sur cette terre incroyable et unique qu’est la Bolivie.

Alors que nous sommes déjà comblés au plus profond de nous, que nous avons admiré des eaux aussi brillantes que du cristal, d’autre aussi verte que de l’herbe, rouge que du sang, traversé des déserts, des coulées de laves cristallisées, des formations rocheuses plus qu’étonnantes, roulé à près de 5000m, marché entre les fumées des geysers, s’être baigné dans de l’eau à 35° à 4300m, le plus spectaculaire se dévoile à nous : Le Salar d’Uyuni !

Une étendue majestueuse et éclatante d’un blanc renversant contrastant intensément le bleu profond du ciel nous prouve que notre imagination est encore loin de ce que toute réalité peut être.

Nous sommes bel et biens à 3700m en train de fouler le plus grand désert de sel du monde. Le soleil que nous avons vu se coucher et se lever sur ce royaume blanc est responsable de l’évaporation de l’eau de mer restée emprisonnée entre les volcans environnants créant ce désert vertigineux qui nous laisse sans voix.

Trois jours au pays des merveilles nous laissent sur un nuage. C’est l’arrivée à Uyuni qui nous remet les pieds sur terre lorsque sortis de ce paradis nous constatons les milliers de déchets plastiques emportés par le vent et retenus désormais par les broussailles épineuses. Un paysage saccagé par l’Homme qui me rappelle ceux du Niger.

Puis Uyuni balayé par un vent sec nous plonge directement dans une autre réalité : celle de la pauvreté de la Bolivie. Une Bolivie qui au premier coup d’œil sait vous avertir que vous n’êtes plus en Argentine ou au Chili. Ici, peu importe ce que c’est, c’est différent. Aussi vite que vous êtes averti, vous êtes accueilli. J’ai entendu beaucoup de mauvaises langues critiquer les Boliviens et leur froideur et leur manque d’intérêt pour les touristes. Que cherchent-ils ces touristes ? Qu’on leur lèche les bottes dès qu’ils arrivent ? Sachons sourire, les Boliviens le font très bien, sans hypocrisie, et leur accueil ne me donne pas du tout envie de partir.

Julien

Une route au paradis (Argentine – Chili)

Les Hommes veulent imaginer un paradis, un lieu où tout serait beau et parfait. Alors ils espèrent, ils croient, ils imaginent ce monde après la mort terrestre. Ont-ils les yeux ouverts ? Ne voient-ils pas autour d’eux la perfection de la nature, la perfection de ce qui est la Vie ? Ce que l’Homme en fait, ne regarde que lui. La création lui a déjà offert le paradis. Pourquoi l’espérer alors qu’il est sous ses yeux ? Lui offrir un autre monde avant ou après sa mort, lui enlèveraient-ils sa stupidité à vouloir  plus, à vouloir mieux, à vouloir ce qu’il n’a pas ? Un paradis avant ou après la mort ne reste qu’un lieu. Un lieu enlève-t-il la souffrance ? C’est à l’Homme de créer en lui et autour de lui son paradis. Mais si nous parlons de lieu, assurément, ici et là sur la planète le paradis se dessine devant nos yeux fermés.

Une route traverse un de ces paradis. Elle part de Purmamarca dans le nord de l’Argentine et rejoint San Pedro d’Atacama au nord du Chili. Sillonnant les montagnes multicolores elle nous conduit près du ciel qui reste dans l’imaginaire de l’Homme le paradis. A plus de 4000m elle traverse Salar (désert de sel), vallées aux couleurs enchanteresses,  elle  se laisse aller dans des plateaux grandioses entre volcans et sommets qui culminent  à plus de 5000m. Elle nous émeu sans rien vous demander, nous laissant sans mot, collés au carreau aussi émerveillé qu’un enfant à Noel. Des paysages qu’on a du mal à trouver réelles. Lorsqu’on pense avoir tout vu, Pachamama nous en remet une dose avec de nouvelles couleurs, de nouvelles étendues sauvages, que l’Homme ne s’est permis, pour une fois, que d’admirer. Durant 6h nous voyageons au paradis sans penser, juste en admirant ce que le temps, ce que la nature a su sculpter. Un temps que nous réduisons à néant, nous qui souvent en manquons, lorsque notre cupidité nous pousse à souiller ces paradis qui nous entourent.

Julien

(désolé, aucune photo de la route en question. J’étais trop occupé à savourer…)

Salta et ses Quebradas (ARGENTINE)

Imaginez une région multicolore ou chaque kilomètre vous dévoile de nouvelles formes, de nouvelles couleurs, de nouveaux paysages. Des routes qui s’élancent dans des vallées, des canyons, des Quebradas, grimpant sur des plateaux à plus de 3500m d’altitude , desservant des villages de quelques centaines d’âmes. Cachi et ses maisons blanches, Molinos au creux de sommets verdâtres  Angastaco balayé par le vent et l’air aride de son désert et de ses formations rocheuses aux multiples couleurs. La magnifique et rudimentaire RN 40 qui sillonne la vallée du Calchaqui entre les paysages lunaires, sableux, rocheux le long du Rio du même nom vous berce dans ces contrées sauvages.

Puis imaginez Cafayate entouré de vignes, elles-mêmes entourées de petites dunes de sable blanc sur lesquelles poussent de petits pins. Vous êtes aux portes de la Quebrada de las Conchas ! Sortie de la palette de couleurs des dieux, des formations rocheuses plus étonnantes les unes que les autres, des couleurs qu’on aurait eu peine à imaginer, des cayons, des gorges, du sable, du vert, du blanc, du rouge ! Une route qui s’élance dans ce chef-d’œuvre de la nature vous conduit à Salta. La grande ville de la région. 500 000 habitants nichés dans l’aridité des montagnes andines du nord de l’Argentine.

Mais l’éblouissement n’est pas terminé. Si on continue en direction de la Bolivie on découvre les paysages surréalistes  de la Quebrada de Humahuaca. Des montagnes encore différentes, de nouvelles couleurs, de nouvelles formations empruntent de l’érosion . Mais ce n’est pas tout, nous touchons à l’histoire des Incas. A Tilcara les ruines d’une  Pucara (forteresse), bâtie sur une colline recouverte de cactus,  dominent la vallée.. La région en compte un grand nombre, dont beaucoup reste encore inexploré. Témoignages d’une Histoire précolombienne qui n’avait rien à envier à celle du vieux continent.

Il y a ensuite la route qui conduit le voyageur au Chili via San Pedro de Atacama. Et là comme une cerise sur le gâteau, il y a le village de Purmamarca. Entouré de montagnes aux 7 couleurs. Un décor irréel qu’aucun artiste n’aurait pu oser peindre. Du vert, de l’ocre, des rouges etc… Les couleurs, les contrastes, les formes nous emportent avec elles dans l’extase d’une simple contemplation du monde que l’on habite. Du monde que l’on vit, celui dont nous faisons partie. Bien souvent, nous pensons en être le chef-d’œuvre… Orgueil et prétention déplacés face à l’immensité et à la merveille de ce qui nous entoure et fait notre environnement.

Et d’ailleurs cette merveille qui se présente sous nos yeux ne doit pas nous faire oublier que la région de Salta est la plus pauvre d’Argentine et que l’Homme, si prétentieux soit-il, a réussi à transformer pour certain un paradis que la nature nous a offert en un purgatoire. Quelle leçon avons-nous à donner à celle qui nous a tout offerts sur un plateau doré ?

Julien

En compagnie Touareg (NIGER)

Les chameaux sont près. Maya, le chamelier, a déjà parcouru 20 km à pied pour nous les amener.

Eddie et moi, sommes habillés en Touareg, nous devons nous fondre dans le paysage et je ne pense pas que se soit aisé. Drôle d’impression lorsque le chameau se lève, je suis haut, perché, et me sens maladroit sur cette bête qui a des aires de dinosaures. Les gens de la rue nous regardent partir, les enfants nous saluent en agitant leurs mains ; un signe universel je crois.

Notre petite caravane circule dans les rues d’Agadez. Puis nous y sommes, après les dernières habitations, telle une barrière, voir une frontière que nous franchissons, nous sommes dans le désert. Il n’y a pas de relief, pas d’arbre, plus rien. Un océan de sable, de terre fine. Les dromadaires marchent calmement, la ville s’éloigne doucement et pas à pas nous avançons vers l’inconnu.

Des heures assis sur nos nouveaux compagnons de route guère plus confortable que le bus qui nous a conduit jusqu’à cette contrée lointaine…

Après une première phase d’euphorie, le calme et la sérénité s’emparent de moi. Ce calme, cette sérénité qui nous est communiquée par la nature et sa grande sagesse. Ce même calme que l’on ressent en montagne lorsque les seuls bruits sont ceux des murmures de la terre-mère. On l’écoute, on l’entend, on s’enivre de son souffle de vie. Il nous pénètre et tel des enfants nous ne pouvons que lui rendre un sourire humble et modeste. La nature sait nous remplir le cœur et le corps de sa vie et de son amour. Trop souvent nous oublions de l’accepter et de le sentir, pourtant elle est toujours là prête à nous rassasier de sa Vie.

Les chameaux ne sont assurément pas les moyens de transport les plus rapides et tant mieux. Grâce à leur nonchalance poétique, je savoure l’instant. Quelle stupidité pourrait pousser l’Homme à découvrir un pareil lieu à la vitesse d’un 4X4 ? Et pourtant c’est si souvent fait… Fracassant ce silence harmonieux par un vacarme mécanique est un sacrilège. Narguer cette nature à la vitesse du vent, balayant cette douceur, est une provocation aux forces de notre terre. Les Touaregs le savent et peu d’entre eux ont troqué leurs vieux compagnons contre des pick-up.

Nous nous arrêtons après 4h dans une oasis artificielle. Je dis artificiel car c’est un puits qui anime le coin. L’eau tirée par un chameau irrigue les majestueuses pastèques et les succulentes dattes. Autour de ce coin de vie quelques personnes travaillent calmement au rythme des pas de chameaux.

Mes babines goûtent les meilleures pastèques qu’il ne leur sera jamais proposé. Une extase sous les 60° qui nous déshydrate. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’une pastèque pouvait procurer autant de bonheur ! Ah ce bonheur que nous compliquons et cherchons tellement que nous oublions qu’il est si simple et surtout à la portée de tous. Cette manie de tout compliquer, de tout vouloir comprendre et expliquer, nous torture plus qu’elle nous serre.

C’est à 16h après avoir échangé avec ces habitants d’un monde sans temps ni heure que nous reprenons notre chemin vers l’horizon. Comment savent-ils où nous allons ? Je l’ignore et m’en fou, je m’éloigne du monde et de mes repères et ça, ça me plaît.

3h plus tard, nous nous stoppons pour la nuit. Moussa fait un feu. Maya le chamelier nourrit les dinosaures. Cette première nuit à la belle étoile est une révélation. J’ignorais qu’il y avait autant d’étoiles… Je me prends à imaginer qu’autour de chacune de ces étoiles s’organise et vit un système planétaire… Mais que sommes-nous là au milieu ? Comment pouvons-nous oser être si prétentieux ?

Les étoiles filantes passent et repassent, j’épuise rapidement tous mes vœux. Je préfère les vivre que les rêver.

Le ciel, le désert me parle, j’entends son silence qui a chaque instant me pénètre un peu plus. Mais où allons-nous ? Où m’emmènent mes nouveaux amis Touaregs ? Ce voyage est-il seulement terrestre et physique ?

« Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de soi-même » Confucius

« Nous pouvons faire le tour du monde sans quitter notre chambre » Socrate

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers » Hermès Trismégiste

Moussa est heureux de nous annoncer chaque jour que « ça sange tous les jours »… mais chaque journée a le même rythme : nous avançons environ de 7h à 11h puis de 16h à 19h. Entre les deux nous restons à l’ombre pour se protéger d’un soleil aussi hostile que le grand froid des montagnes.

Les jours se ressemblent mais sont tous un pas de plus dans l’immensité du désert et en moi-même. Les paysages changent, Moussa a raison. Nous passons du sable au désert de pierre, franchissons des cols et suivons des plaines. Nous rencontrons les nomades, traversons et nous haletons dans les villages et autour des puits qui sont les principaux lieux de vie.

Les enfants sur dos d’âne charrient des bidons d’eaux. Ils nous regardent intrigués, je crois que nous faisons de même.

Les Touaregs sont majestueux, leur terre, leur droiture, leur façon fière et humble de marcher… La vie ici se déroule comme il y a des milliers d’années, au rythme du soleil et du vent. Le progrès, la modernité à laquelle nous sommes assouvis peine à s’imposer dans ces territoires hostiles. Quelques montres, quelques bidons plastiques, quelques cigarettes… sinon rien que le fruit du travail, de la terre et de l’ingéniosité des Hommes des premières heures. Aussi posés et sages que leur demeure : le grand Sahara.

Chacun d’entre eux, comme le veut la tradition, porte une épée. Les haches et outils sont artisanaux et forgés de leurs mains. Seules leurs rares petites radios sont made in china. Leur joie et leur bonheur nous sont transmis chaque jour. Pas besoin de mot ou de long discours, leur vie est un exemple d’humilité.

Maya qui ne parle pas un mot ni d’anglais ni de français est un homme libre et heureux. Sa vie n’est pas facile, loin de là, mais il sait l’apprécier et la louer. Son regard en dit long. Son visage porte les traces du désert et son rire en dégage la chaleur.

Un matin, avant l’aube, Maya nous réveille, Agali et moi, Mouhamed (ce sont nos noms locaux). Il nous conduit dans des collines de pierre. Les singes sont là, à quelques dizaines de mètres. Ils sentent notre présence, nous scrutent méfiant. Nous ne pouvons pas nous approcher plus, ils n’ont pas l’habitude de la présence humaine, ils sont libres comme les habitants du désert.

Les villages des Touaregs qui nous accueillent sont bâtis de petites cases qui ressemblent à des yourtes ou des igloos de bois et de chaume. Lorsqu’ils déménagent pour poursuivre leur route de nomade, ils laissent tout là, pour les suivants voyageurs ou ceux qui portés par le vent ou le destin en auront besoin.

Les femmes restent au village. Elles s’occupent de la nourriture, des enfants et de l’artisanat. Elles sont le pilier de leur culture. Les hommes eux, partent parfois plusieurs jours avec les troupeaux ou travailler dans les oasis.

La vie se déroule calmement. Non facilement mais calmement. Sans vague ni tempête qui viendrait rendre plus hostile une vie qui l’est déjà bien assez. Qu’est-ce qui pourrait briser ces Hommes qui ont bravé depuis des milliers d’années la dureté du désert ? La menace des grands groupes occidentaux comme Areva peut-être ou ceux qui viennent de Chine ? Il est vrai que l’environnement est hostile mais jusqu’ici ils s’y sont accommodés. Les gouvernements leur sont hostiles mais ils savent les ignorer (pour la majorité). Mais le désert est de plus en plus aride et les gouvernements pantins des grandes industries, de plus en plus injustes et brutales. Certains s’en vont rejoindre les rebelles ou les groupes comme Aqmi lorsque d’autres se réfugient dans les bandes criminelles. La drogue en provenance d’Amérique du Sud transit par le port de Lomé (orchestré par la dictature de Gnyassimbé qui s’en sert pour endoctriner la jeunesse), de Cotonou ou Lagos. Puis elle continue son chemin vers l’Europe propageant en route la misère liée à sa consommation, contaminant les agglomérations et les ghettos refuges à l’exode rural qui touche tous les pays du continent. La tentation est forte pour certain qui se laisse embarquer dans l’engrenage du trafic. Armes, drogues, humains, les convoies, les 4X4 arpentent le désert, ce no man’s land naturel. Quant aux caravanes de chameaux, elles continuent leur route tachant d’ignorer ce côté sombre d’une zone pleine de foi mais sans loi.

Le troc, l’échange, l’entraide, rassemblent ces Hommes sous l’étendard des étoiles du désert. Cette carte ouverte qu’ils sont les seules avec les navigateurs à partager le secret. Une carte que nous avons cessé de lire, de regarder même, préférant nous pencher vers nos pieds ou sur nos écrans.

La tête vers le ciel à rêver, les pieds dans le sable bien encrés. Où sont réellement nos racines ? Sur la terre ou au ciel ? Je pense qu’elles sont aux deux. C’est justement cet équilibre entre ciel et terre, entre visible et invisible, entre le cœur et la tête, entre le bon sens et la raison, entre instinct et intuition qui nous conduit à être nous-même. Cet équilibre des forces, cet équilibre du Ying et du Yang qui nous permet de voyager au plus profond de notre monde, de notre univers et de notre esprit. Les Touaregs le savent naturellement et c’est les pieds nus sur le sable encore chaud de la journée qu’ils rêvent la tête dans les étoiles les plus éblouissantes qui soient.

Le 5ème soir alors que Moussa prépare le feu et que Maya grimpe aux arbres à la recherche de nourriture pour ses dinosaures, je regarde cette montagne d’environ 300m de dénivelé. Elle ressemble à un amas de pierres entassées. Mon instinct savoyard revient au galop : « Eddie, on monte ? » « Allez, go ! ». On s’équipe d’un bidon d’eau et c’est parti. Quel spectacle ! Nous sommes sur la tour Eiffel naturelle du Sahara. Perchés sur ces pierres nous contemplons le territoire que nous foulons depuis cinq jours. L’immensité nous encercle et à perte de vue, le désert. Aucune trace visible de l’Homme et de sa modernité. Aucun temple au monde ne doit dégager autant de sérénité et d’humilité. Nous restons là à s’émerveiller. Euphorique, je prends conscience d’où je suis, perché là, à 19 ans, au milieu du Sahara. Il y a 10 jours je ne savais même pas que j’irai au Niger. La vie est belle et je la remercie.

Cette nuit-là, apprenant notre présence, un groupe d’enfants venue d’un village voisin nous a rejoint. Ils ne parlent pas notre langue, nous ne parlons pas la leur. Mais nous chantons, dansons et échangeons des rires et sourires qui resteront à jamais gravés. Nous nous couchons la tête pleine d’idées, allongés sur le sable nous contemplons les étoiles. Après avoir compté 22 étoiles filantes en deux heures nous avons arrêté de compter, convaincus que nos rêves se réalisent déjà. L’univers est en mouvement, la vie en est le moteur.

Le matin, une merveilleuse nouvelle nous parvient par le biais du téléphone arable. Un messager apprend à Maya la naissance de son huitième enfant ! Il est heureux, chante et danse partout. Il veut lui donner notre nom en notre souvenir. C’est vrai que même si nous ne parlons pas la même langue nous avons tellement échangé… Elle est née il y a trois jours, c’est le temps qu’il a fallu pour que de village en village, de puits en puits, le désert souffle la nouvelle jusqu’aux oreilles de Maya. Nous sommes subjugués ! Il semble, en fin de compte, avoir plus de vie qu’il n’y paraît.

La dernière nuit est un peu plus stressante, des coyotes ou chiens sauvages nous encerclent. On ne les voit pas, on les entend. Pas facile de dormir. Mais nos amis Touaregs n’ont pas l’air dérangé.

Ça y est nous rentrons avec une chèvre comme nouveau passager. La pauvre sera sacrifiée pour la naissance de la fille à Maya.

Petit à petit la silhouette d’Agadez se dessine. Nous nous rapprochons de cette ville en terre cuite. Une semaine ça passe vite mais le temps s’est arrêté. Un retour aux sources, à la simplicité et à soi-même. La ville se rapproche mais toujours dans le calme. Agadez est une ville sans bruit, sans agitation, une ville humble comme les Touaregs qui l’habitent.

Nous pénétrons dans la ville en traversant en dromadaire la piste de l’aéroport. Un tarmac déroulé sur le sable attend au soleil qu’un avion s’y pose. Seule une compagnie libyenne s’y aventure une fois par semaine. Le reste du temps elle fait juste partie du décor.

Le désert, les Touaregs, leur sagesse et leur simplicité ont marqué ma vie. Ils m’ont apporté quelques réponses, quelques pistes à explorer mais m’ont laissé avec toujours plus de questions en tête.

Julien Masson