Un jour au Pérou…

Le bruit de la porte en métal raisonne. Nous sommes déjà réveillés depuis quelques minutes. Il est l’heure de partir. Le sac est près. Nous le sommes aussi. Bien habillés, nous prenons les couvertures en laine d’alpaga que Ravelina nous a préparé, et rejoignons Javier dans la cour de la modeste maison familiale. Il est deux heures du matin à Sicuani et les rues sont mortes. Dans le silence et l’obscurité nous marchons jusqu’à la station-service. Un camion nous y attend. Alors que Javier accompagne le chauffeur dans sa cabine nous sommes invités à nous installer inconfortablement dans la benne à bestiaux. Aucun animal avec nous, seulement des pattes d’alpagas sacrifiés pour remplir le ventre des hommes.

Dans un raffut qui brise le silence de la nuit, le camion prend la route de la cordillère. La lune est quasiment pleine et le ciel parfaitement dégagé. Pas de goudron sur la piste mais de la poussière. Le froid nous gèle les pieds et les secousses retournent l’estomac. Recroquevillés dans un coin sous nos couvertures nous encaissons les -10 degrés et les kilomètres qui nous rapprochent de la brillance de l’astre qui s’oppose au soleil.

Puis comme une délivrance, après quatre heures de calvaire, le camion s’arrête enfin. Juste à temps pour que nous puissions contempler le lever du soleil. Mais nous n’avons pas de temps à perdre, le troupeau doit déjà être parti. Derrière Javier qui trotte comme un cabri, nous marchons à près de 5000 m d’altitude dans le paysage grandiose et sauvage de la cordillère.

(A l’aube dans la cordillère péruvienne – 2012)

Alors que le soleil se lève calmement, la lune à son opposé brille encore, comme pour résister à l’ordre naturel qui se répète chaque jour. La lumière éclabousse le ciel jouant avec les couleurs et les formes. Émerveillés de cette symphonie nous avançons durant une heure ou peut-être plus sans savoir où nous allons. L’espagnol-quechua est lourd dans nos oreilles françaises ! Parfois si rugueux que l’on se contente de hocher la tête en espérant avoir bien répondu. Nous passons un col. Sur l’autre versant nous rencontrons enfin le troupeau d’alpagas guidé par un couple et leur jeune enfant. Nous déjeunons ensemble les quelques fruits et le pain que nous avons apporté, le tout dans l’ambiance calme des matins et timide des montagnards.

(Sourire de la montagne – Pérou 2012)

(Le soleil se lève sur les transhumances – Pérou 2012)

Javier, le couple et leur enfant, les trois chiens, le cheval, les alpagas, Nina et moi prenons la route des transhumances. Nous devons rejoindre un autre camp de l’autre côté des montagnes. Le petit Christian se retrouve rapidement sur mes épaules au-dessus du sac à dos. Son sourire accrocheur, son caractère fanfaron et son innocence en ont vite fait mon ami ! Quelques heures de marche ne suffisent pas à délier les langues des montagnards mais peuvent faire d’un enfant votre meilleur ami.

Nous voici au deuxième camp. Quelques petites maisons posées au milieu d’une plaine nichée à 4800 m entre les sommets de la cordillère. Les bêtes sont réunies dans un parc. Les quelques habitants du lieu s’activent et rassemblent leurs affaires. C’est le grand départ ! On ne redescend pas dans la vallée tous les quatre matins. Dans trois jours le mariage de la sœur de Javier sera célébré. Personne ne veut rater la fête. Nous ne la raterons pas non plus puisque nous y sommes invités.

(Les couleurs du coeur – Pérou 2012)

En attendant, il faut patienter, le camion doit revenir nous chercher. Le voilà qu’il arrive. Une partie du troupeau est amenée devant le véhicule. Le choix commence ! Et un à un les malheureux qui sont choisis par les éleveurs se retrouvent dans la benne serrés comme des sardines. Vingt sept alpagas, cinq moutons et quelques chèvres et poulets. Peut-être les changent-ils de camp ? Je tente la question sans trop de conviction mais avec un peu d’espoir. Eh ben non, ce sera bel et bien la viande pour le mariage.

Toute la cargaison est entassée dans le véhicule. Les dizaines de bêtes et les vingt humains. Nous sommes en équilibre sur les barres de la benne au-dessus des têtes d’alpagas qui vivent sans doute leurs dernières heures. La route dans la cordillère est magnifique avec vue sur les sommets de plus de 6000 m. Les bêtes ne les voient pas. Sur la bétaillère, l’alcool et la coca circulent. On se passe les bouteilles et des poignées de feuilles. Les blagues déclenchent le rire des femmes. Les enfants s’endorment entrelacés avec les chèvres. Mes jambes tétanisées retiennent mon poids et celle du sac posé sur moi. J’apprécie tout de même pleinement cet instant de bonheur simple au vent frais et pur de la cordillère.

A l’arrivée au village quelques 2000 m plus bas, les animaux sont déchargés dans la cour des futurs mariés. Nous allons maintenant rentrer à Sicuani une dizaine de kilomètres plus loin. Comme il n’est que le début de l’après-midi nous allons pouvoir nous promener comme prévu avec Maria la sœur de Ravelina. C’était sans compter sur la cérémonie !

Nous l’ignorions mais maintenant que la famille, amis proches et les animaux sont là, il y a la cérémonie qui précède le mariage. Et bien sûr nous y sommes conviés. Invités dans le cercle des proches, nous nous y assoyons timidement. Chaque seconde les paroles du maître de cérémonie, celles des mariés puis les rituels nous plongent un peu plus dans le Pérou traditionnel.

(Les futurs mariés prient à travers la coca – Pérou 2012)

La coca est omniprésente lors de la cérémonie. Les feuilles sont triées et rangées en lot puis distribuées à chacun. Et chacun se doit, nous compris, d’entreprendre des rituels avec la feuille sacrée. Les prières se tournent vers les dieux et notamment Pachamama la terre-mère. Une prière chrétienne faite à genoux par toute l’assemblée est la seule inscription du Vatican dans la cérémonie. Le reste est pure tradition animiste et ancestrale. Certains rituels nous frappent par leurs similitudes avec ceux des religions animistes africaines.

Puis les alpagas sont aspergés par les futurs mariés de bière fraîche.  Le coup d’envoi est donné. Devant nos yeux, six heures durant, les vingt sept alpagas sont exécutés. Attrapés par les pattes, un à un, ils sont frappés derrière la nuque par un gros bâton puis égorgés dans la foulée. Les gestes sont rapides et précis. Les couteaux sont aiguisés sans cesse. Le sang coule à flots. Je ne pense pas en avoir déjà vu autant dans ma vie. Ils semblent faire en sorte de ne pas infliger de souffrance à la bête. Mais c’est nier que ces animaux pensent et ont une âme car c’est devant le regard anéanti de ceux qui ne sont pas encore mort que les autres sont exécutés et dépecés. Les alpagas vivants finissent par se tourner contre le mur. Ils évitent d’eux-mêmes cette souffrance. Ils ne bougent plus. Sont aussi stoïques que moi. Lorsque les hommes viennent les prendre ils s’agenouillent comme pour supplier. Puis dans une fatalité déconcertante se laissent sacrifier sans lutter.

On me demande de photographier et de filmer pour les souvenirs de la famille. Cela me permet peut-être de mettre un filtre entre moi et la scène réelle qui se déroule sous mes yeux. Nous aimerions fuir. Mais nous ne pouvons pas manquer de respect à nos hôtes. Javier est fier et heureux de nous inviter au cœur de leurs traditions et de leurs modes de vie. Pour moi qui suis végétarien, la journée est dur. Autour de nous le sang et la mort.

(Alpagas sacrifiés – Pérou 2012)

(Dépeçage d’alpaga – Pérou 2012)

Les hommes abattent les bêtes et les dépècent d’une main sûre et habille. Les femmes récupèrent le sang et les abats. Elles vident les boyaux et les trient. Chacun est venue aider et les trente personnes présentes ont tous leurs rôles établis.

En début d’après-midi nous avons eu le droit à une soupe à la viande d’alpaga. En début de soirée nous est servi un ragoût d’abats. Ces mêmes abats qui ont été vidé devant nos yeux. Je ne peux pas manger. Je tente quand même d’en boire le jus par politesse mais un haut de cœur à chaque lichée me stop. Nina fait l’effort de terminer. La soirée continue dans la même ambiance alcoolisée que l’après-midi. Les alcools locaux et les bières s’enchainent sans répit. Peut-être l’alcool donne-t-il la force d’accomplir la tâche ?

L’Homme est sauvage c’est certain. Abattre ainsi des bêtes lorsqu’on les a élevées. Mais je pense à ceux qui se contentent de l’acheter sous vide préférant oublier que c’est une vie. Combien de carnivores seraient capables d’élever et d’abattre soi-même leurs viandes ? Les taches délicates sont laissées aux autres. L’Homme moderne n’aime pas se salir les mains et préfère l’ignorer lorsqu’il se les salit quand même. Ces éleveurs ont au moins le mérite de savoir et d’être conscient de ce qu’ils mangent.

(L’Homme est-il innocent? – Pérou 2012)

à 22 h nous rentrons à Sicuani. Ravelina nous attend. Elle est heureuse d’apprendre que nous avons assisté à tout. Nous sommes retournés et fatigués. Notre esprit doit digérer cette journée intense. 20 h après s’être levés cette journée de voyage s’achève enfin !

« Chercher l’authenticité peut parfois donner la nausée. »

La journée du Mariage dans un prochain article !

Julien Masson

(Mon ami Christian – Pérou 2012)

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Le Machu Picchu oublié – CHOQUEQUIRAO (PEROU)

Certains voyageurs sont poussés par l’envie « moutonesque » de visiter ce que le vénérable UNESCO a classé. Et par-dessus tout, pour pouvoir fièrement cocher une case de plus sur leurs listes de choses à faire dans cette courte vie – qu’ils courent et qu’ils courent ! comme un train qui se glisse dans l’espace sans changer à l’intérieur -, ils se précipitent sur les – soi-disant – 7 merveilles du monde. Et en haut du classement des patrimoines « exotiques » presque mystiques ou mythiques, le fameux Machu Picchu ! devenu à lui seul emblème du Pérou et même de toutes les Andes. Alors tout un monde soucieux de son curriculum vitae de voyageur qui a tout « fait »  et peu soucieux de ce qui se défait, se précipite sur les hauteurs du majestueux site pour lui arracher une photo et en faire un profil Facebook. Tel un trophée, une case cochée, un « ça c’est fait », le symbole de la folie Inca est figé dans le temps 20 000 fois par jour par ces hordes de touristes IN. à moins de 100 km de là des tribus isolées sont condamnées, mais ça les touristes l’ignorent et d’ailleurs s’en contrefichent car ils ne sont pas là pour cela. Non ! eux sont là pour la citadelle la plus célèbre du monde qui à elle seule justifie parfois le voyage. La visitant ils espèrent toucher à cette gloire. Loin de chez eux non pour découvrir le monde, le comprendre ou l’aimer, mais pour le consommer, le « voir », l’immortaliser en images mortes.

Et j’ai souvent du mal à comprendre comment l’on peut résumer un pays à des sites « morts », à des ruines figées dans un temps disparu, lorsque la vie continue dans son mouvement permanent. Si voyager c’est courir après le passé du monde autant le faire dans un musée. Si je pars sur les routes c’est bien pour faire la connaissance de ce qui est vivant ! « Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l’apprécier sans le déprécier, le partager sans le confisquer. » comme l’écrit si bien Franck Michel. Mais non ! la foule enragée est toujours la même qu’au temps des colons et des conquistadors, elle se rue sur le monde avec l’appétit d’un ogre ! Et alors que l’UNESCO l’a classé parmi les sites en dangers et recommande vivement de limiter les visites à 800 par jour, les vieilles ruines incas sont envahies chaque jour par 2000 pairs de jambes. Oh oui ! l’affaire est trop juteuse et la gourmandise n’a pas de nationalité. A environ 45 dollars l’entrée (2012) on comprend l’engouement. Et puis il y a l’Orient Express, cette firme anglaise qui s’est emparée de toutes les concessions autour de la poule aux œufs d’or. Acheter une bouteille d’eau ou aller aux toilettes et c’est dans leurs poches profondes que tombe votre monnaie. Mais le clou de l’affaire c’est le train. Le train que la majorité des visiteurs prennent (environ 40 dollars) appartient lui aussi à l’Orient Express.

Et puisque le vice n’a pas de morale et que dans le monde capital l’humain est un profit ou une perte, l’Orient Express a racheté la ligne populaire reliant Puno à Cuzco. Transformé en train de luxe, cette ligne jadis utilisée par les locaux, est devenue le chemin de fer le plus cher du monde au kilomètre ! Joyeux sont les chanceux qui profitent de la cuisine à bord et photographient les « pauvres » autochtones – véridique j’en fus témoin – en traversant les villages depuis leur wagon d’or. Et une fois encore, les réflexions de Franck Michel sonnent terriblement juste lorsqu’il écrit dans  Eloge du voyage désorganisé « Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à faire. »

Alors il n’y a aucun doute, le Machu Picchu doit être exceptionnel, unique, magnifique et mystérieux. Mais exclu du monde capital-profit le raisonnement du voyageur pourrait-il dépasser son ambition à vouloir – à tous prix – voir ce qui doit l’être ? Et se poser une question simple : Dois-je mettre au-dessus de moi l’Histoire et la condition humaine ? A ceux qui n’auraient pas compris : La visite d’un site aussi magnifique soit-il me donne-t-il le droit de consciemment participer à sa destruction, de favoriser les inégalités et de contribuer au vol culturel et économique d’une région ?

Chacun pourra répondre à cette question sans que mon cœur en soi le juge. Certains dilemmes ne peuvent appartenir qu’à la conscience de chacun. Que le mouton devienne un loup en se le cachant n’a rien d’effrayant que pour les autres moutons. Il est amusant – ou non – de constater que l’Empire Inca reste encore aujourd’hui une mine d’or pour les âmes de conquistadors qui ne cessent – toujours pas – de le souiller de leurs sales bottes. Tant qu’il reste à détruire, détruisons tant que l’on s’enrichit. Parole d’homme moderne.

( chemin abrupte vers le Choquequirao - Perou 2012)

( chemin abrupte vers le Choquequirao – Perou 2012)

A 70 km des troupeaux de touristes, se cache un autre site. Un des seuls à n’avoir jamais été découvert par les Espagnols. Un site 7 à 8 fois plus étendu que le Machu Picchu, perché à 3100 m d’altitude dans les pentes abruptes de sommets recouverts de la haute Amazonie. Un site qui a hébergé la résistance Inca et en a initié les Rois. Un site ni envahi à l’époque par les conquistadors, ni aujourd’hui par leurs descendants, les touristes avides.

Le Choquequirao (le « Berceau d’or » en Quechua) est fier d’être oublié. C’est son destin.

Aucune route n’y conduit, aucun train, aucune concession de l’Orient Express. Aucun poster ne le vend aux quatre coins du monde, aucune agence de voyages ne le classe en tête de liste. Même celle de Cuzco le rajoute comme un vendeur de glaces ajoute un parfum jamais acheté pour ameuter ceux qui vont où il y a le plus de choix – comme pour se sentir libre. Mais ils n’y vont pas. Trop loin, trop dur, trop pénible (et pas à la mode).

Après avoir pris bus et taxis collectifs, quatre jours de marche sont nécessaires. Plus de 3000 m de dénivelé positif et autant de négatifs. On descend la vallée pour la remonter puis on recommence. Les chemins sont raides et escarpés. On boit l’eau des rivières et on se fait littéralement manger par des pucerons démoniaques. Il faut s’attendre à avoir mal aux pieds, peut-être aux genoux, et se préparer aux centaines de piqûres qui vous démangeront toutes les nuits. Les moins téméraires pourront être aidés de mules et de muletiers rendant le parcours beaucoup plus accessible. Pour les autres, il leur faudra porter leur tente, leur sac de couchage et leur nourriture. Un magnifique trek en autonomie avec nuit à la belle étoile dans un décor féerique. Au-dessus des têtes baissées par la fatigue, des sommets enneigés s’élèvent vers les cieux et à leurs pieds, d’autres recouverts de jungle.

Marcher sur les pentes abruptes de cette vallée ramène aux bonheurs simples. De quoi se met-on à rêver devant un dénivelé qui n’en finit pas ? Eh bien on rêve du plat de pâtes de mauvaise qualité et de sa sauce tomate en sachet que l’on mangera le soir venu. Un plat de bagnard qui devient celui d’un Ritz. Et le soir venu la gamelle de ration est savourée et procure un réel bonheur, un bonheur simple. Et s’étend la vallée encaissée et les nuages filtrent les couleurs du crépuscule, comme des ombres chinoises, les mythes et les légendes jouent leurs scènes théâtrales. Ces nuits à la belle étoile, autour d’un feu, avec les amis, ou seul devant un plafond infini, on se retrouve à sa place. Sa simple place dans la nature. Et l’esprit s’apaise et l’on pénètre les sphères intérieures, le cœur s’ouvre au monde, et on se sent comme ces vallées encaissées qui s’ouvrent enfin sur un horizon plein, un horizon vide, un horizon infini. A l’aurore, – alors que le rideau de la brume est transpercé de quelques rayons de soleil qui le déchirent paisiblement – sans faire plus de bruit que le vent on reprend la marche, et parfois la fatigue s’oublie et laisse pénétrer une méditation inconsciente mais active qui réveille les sens. Chaque ascension est une initiation. Le sol dur nous rappelle l’existence, la douceur de la nuit celle de nos rêves, et dans l’effort nait la conviction que toutes réalisations passent par l’action. On se reconnecte durant ces treks autonomes, durant ces marches rudes, le poids sur les épaules qui aide à porter celui de la vie. Et si l’objectif final est – d’apparence – le site archéologique, il y aura toujours la rencontre avec soi et la nature.

( Terrasses de Choquequirao - Perou 2012)

( Terrasses de Choquequirao – Perou 2012)

Le Choquequirao se mérite.

Des dizaines de terrasses surplombent des précipites vertigineux. Son étendue est fascinante – bien plus d’une journée est nécessaire à qui veut l’explorer – et son emplacement incompréhensible. Lorsque l’on arrive sur le site on s’exclame : « ils sont fous ces Incas ! ». Ahah ! que j’aimerais connaitre l’architecte qui s’est pointé un jour chez le grand Inca pour lui dire : « Bonjours, J’ai trouvé un lieu idéal pour construire une cité.

–  Ah bon où ça ? lui demande alors le grand Inca.

–  Perché sur un col à plus de 3000 m, entouré de falaises, une bonne prise au vent, environ 4 jours de marche depuis le Machu Picchu, peut-être 10 depuis Cuzco. Il y a beaucoup de moustiques, c’est très difficile mais je vous assure que personne ne nous trouvera ! »

Et personne ne les trouva.

( Partie supérieur du site du Choquequirao - Perou 2012)

( Partie supérieur du site du Choquequirao – Perou 2012)

Mais je me demande encore et toujours ce que le voyageur ou touriste peut chercher dans ces ruines d’un passé perdu lorsqu’il ne se déplace – quasiment – que pour cela? Quelle gloire va-t-il placer dans le passé ? Pourquoi tente-t-il toujours d’y voir un âge d’or qui aurait péri ? Pourquoi ne s’intéresse-t-il pas plus au monde qui l’entoure et qui lui, est bien vivant, bien présent, et qui a besoin de bien plus d’énergies et d’actions positives pour se construire sur une voie plus juste, plus égale, plus respectueuse de la vie, sur une Autre voie ! Non ! Il préfère pleurer ou s’extasier devant un passé perdu – et qu’il a détruit – et végéter son présent, le vivre sans s’y engager, en l’ignorant. Et les descendants d’Incas ou des autres ethnies  – à l’époque opprimées par les incas – vivent à l’ombre de leurs ancêtres comme si leurs cultures, leurs traditions, leurs coutumes d’aujourd’hui, sont exemptes d’intérêt ? Faut-il qu’elles meurent elles aussi (comme c’est d’ailleurs le cas) pour qu’enfin elles deviennent dignes d’intérêt ?

Je refuse de croire que voyager c’est se déplacer dans l’espace pour observer un temps révolu et oublier le présent et le vivant. Le monde n’est pas un musée d’œuvres mortes. Le monde est une biosphère remplie d’être vivant. Parmi eux des humains qui ne vivent pas toujours dans des conditions dignes et acceptables. Et ils valent plus que quelques ruines qui finiront tôt ou tard  – et plus tôt que tard si nous continuons de les consommer (consumer !) – par disparaître. Et je doute que les visiteurs de ces sites historiques soient tous des passionnés d’histoires !

Ce texte est alors dédié aux  vivants. Ceux que l’on oublie, ceux que l’on ne juge pas digne d’intérêt ni aujourd’hui qu’ils sont en vie, ni demain lorsqu’ils seront mort, car notre civilisation mercantile les a placé dans les pertes nécessaires à son exponentielle évolution destructrice – et sans doute le Macchu Pichu aussi en fait-il parti – .

Bien sûr ces ruines riches d’histoire sont des témoignages qu’il convient d’étudier et de préserver mais surtout pas de vendre et de consommer sous prétexte que le monde – le plus riche – doit pouvoir s’instruire. Ce n’est pas de l’instruction que de conquérir indéfiniment une histoire qui fut déjà écrite, ne l’oublions-pas, par les vainqueurs.

Et j’aime me rappeler que lorsque Cuzco fut pris par nos amis conquistadors, les habitants du Machu Picchu ont fui vers la cité cachée de Choquequirao. Détruisant derrière eux le chemin qui y menait, ils ont isolé le site encore plus qu’il ne l’était .Voici à quoi fut destiné le Choquequirao : au mystère, au silence, à l’oubli. Et aujourd’hui encore il attire ceux qui fuient le vacarme, la masse touristique et moderne, les chemins tracés, la facilité. Il appelle ceux qui veulent mériter ce que leurs yeux voient, mériter d’accéder à l’Histoire humblement, au passé et à la beauté naturelle de la nature.

Le Machu Picchu oublié, le Choquequirao,  n’est étrangement pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – et paradoxalement c’est peut-être ce qui le préserve -, il n’est pas inscrit non plus sur les tours opérateurs, ni dans les catalogues de voyages à ne pas rater. Peut-être sont-elles, ces vieilles ruines, un symbole de ces peuples bien vivants, de ces histoires, de ces résistances que l’on oublie – intentionnellement – et qui fleurissent ou fanent, vivent ou survivent, en marge de La Grande Civilisation, partout autour de la planète. Et il est là, comme il a toujours été, dans l’ombre de la gloire des Hommes, à la lumière de la gloire éternelle.

Julien

(Vue depuis le site sur la vallée de l'Apurimac - Perou 2012)

(Vue depuis le site sur la vallée de l’Apurimac – Perou 2012)

(Magie de la nature - Perou 2012)

(Magie de la nature – Perou 2012)

 

La tête dans les étoiles (BOLIVIE)

Si j’arrive parfois à garder les pieds sur terre, j’ai du mal à ne pas avoir la tête dans les étoiles. Divaguer, dériver, réamarrer entre les vagues de l’esprit. Besoin d’échapper à ce monde qui veut nous formater, à cette société monolithique qui veut nous apprivoiser voir nous dompter. Mon esprit se débat afin d’éviter la robotisation, la lobotisation qui l’attend.

Les étoiles brillent dans le ciel mais aussi dans le cœur des Hommes. Se laisser emporter par leur beauté est sûrement ce qu’il y a de plus vivant. Chacun rêve ; ce qui est dommage c’est de ne pas le faire éveiller. Ce qui est triste c’est de ne pas essayer de les réaliser. Ce qui est mortel c’est de s’en éloigner. Les enfants veulent vivre leurs rêves. Les adultes en compte le prix, les rangent et les oublient.

(levé de soleil sur la cordillère Royale – Bolivie 2012)

La Bolivie est propice aux rêves, aux mystères, aux envolées fantastiques de l’esprit vagabond qui sommeille en nous. Et puis sur ces altitudes andines il n’y a plus qu’à lever le doigt pour toucher les étoiles. Moi que l’on accuse depuis enfant d’avoir la tête qui s’égare là-haut, comment aurais-je pu refuser de m’y aventurer ? En voyage l’imprévu frappe souvent à la porte, ne pas lui ouvrir c’est s’enfermer dans le sous-sol de la vie. Là-bas où survivent machinalement les humains enchaînés à l’habitude mortelle. Ceux qui cherchent le bonheur dans l’usine mercantile et illusoire de la vie réussite. Sans fenêtre, ni porte de sortie, les morts-vivants s’entendent entre eux, se rassurent pour se suffire de la médiocrité. Échapper à ce sous-sol c’est partir vers l’inconnu par la porte de l’imprévu.

La montagne, que je la côtoie depuis mon plus jeune âge m’a toujours fascinée. La congrégation des forces de la nature, la violence et le choc de ce qui a de plus dur pour s’élever sans crainte vers le ciel. Elle se dresse avec fierté et nous remet à notre place de petit humain.

Petit humain, c’est ce que j’étais sous le plafond éclairé d’un million d’étoiles. Tenant fermement mon piolet, avançant mon corps lentement, ma frontale éclaire le mètre qui devance mes pas. La lumière des Hommes scintille quelques 1500m plus bas quand celle de l’univers se disperse vers l’infini dévoilant un mystèrieux passé que l’orgueil de la science tente d’élucider. Je pense à mon père qui m’a rapproché de la montagne, je pense à la montagne dont je me rapproche. Puis je ne pense plus, je vis le rythme de la nature pulsé par le vent glacial qui caresse mon visage. Les mots n’ont plus de sens si un jour en ont-ils eu. La paix est ici, où l’Homme ne va pas farouchement, là où il doute, là où sa prétention ne peut que se morfondre. Là où naît le voyage, le véritable voyage, celui que nous faisons en sois lorsqu’enfin nous comprenons que la nature, sois-même et les autres ne sont qu’UN .

L’altitude se fait sentir sur la faiblesse de nos poumons . Notre cœur veut de l’oxygène et s’emballe pour avoir sa dose. Les pas sont lourd et l’esprit s’allège. La montagne est calme, mon cœur pulse à son rythme. J’ose lui murmurer mon émotion. Timide, je m’invite sur son corps. Elle accepte et me laisse me glisser jusqu’à son sommet. Que puis-je dire ? Me voici plus proche que jamais des étoiles qui m’offrent tant de rêves et de perspectives. Me voici à 6088m sur le sommet du Huayna Potosi.

(Je profite des premiers rayons de soleil – sommet du Huayana Potosi 6088m)

La nuit continue de m’émerveiller par ses soleils qui brillent. Assis là au porche de l’univers je patiente facilement que le soleil, cette étoile si proche, vienne lécher mon visage de ses premiers rayons. Les couleurs s’échangent, se confondent et se croisent pour que dans l’ordre des choses le noir devienne bleu. Que les étoiles tirent leur révérence et qu’un nouveau jour s’affiche au calendrier des Hommes préssés. Le spectacle étourdissant enveloppe mon âme et la nourrit plus que les centaines de livres qui pensent à notre place.

Nous voici bien pâle, nous voici bien gringalet devant l’Odyssé de la nature, de ces cycles, de ces éléments et de son humilité. Nous voici bien prétentieux devant un monde si merveilleux. J e me sens si bien là-haut que je comprends le syndrome du Grand-Bleu. Mais si les rêves nous font naviguer, ils ne doivent pas nous faire chavirer. Je le laisse alors me ramener sur la grève, là où les houles de la vie nous bousculent afin de nous rappeler que nous sommes bien vivants et que nos pieds doivent rester sur terre.

(levé de soleil sur les flancs du Huayna Potosi – Bolivie 2012)

La montée fut calme, contemplative, presque méditative. La descente est empreinte d’excitation. La montagne m’a chargée de son énergie et surtout de son bonheur.

On ne peut pas vivre la tête dans les étoiles. Mais il est bon de laisser parfois son esprit s’égarer dans les contrées lointaines de notre univers qui ne sont rien d’autre qu’une expansion de soi ou une continuité de l’être que nous sommes.

Merci à mon père le montagnard et à Miguel le chaleureux guide bolivien qui m’a conduit vers les étoiles.

Julien Masson

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Salta et ses Quebradas (ARGENTINE)

Imaginez une région multicolore ou chaque kilomètre vous dévoile de nouvelles formes, de nouvelles couleurs, de nouveaux paysages. Des routes qui s’élancent dans des vallées, des canyons, des Quebradas, grimpant sur des plateaux à plus de 3500m d’altitude , desservant des villages de quelques centaines d’âmes. Cachi et ses maisons blanches, Molinos au creux de sommets verdâtres  Angastaco balayé par le vent et l’air aride de son désert et de ses formations rocheuses aux multiples couleurs. La magnifique et rudimentaire RN 40 qui sillonne la vallée du Calchaqui entre les paysages lunaires, sableux, rocheux le long du Rio du même nom vous berce dans ces contrées sauvages.

Puis imaginez Cafayate entouré de vignes, elles-mêmes entourées de petites dunes de sable blanc sur lesquelles poussent de petits pins. Vous êtes aux portes de la Quebrada de las Conchas ! Sortie de la palette de couleurs des dieux, des formations rocheuses plus étonnantes les unes que les autres, des couleurs qu’on aurait eu peine à imaginer, des cayons, des gorges, du sable, du vert, du blanc, du rouge ! Une route qui s’élance dans ce chef-d’œuvre de la nature vous conduit à Salta. La grande ville de la région. 500 000 habitants nichés dans l’aridité des montagnes andines du nord de l’Argentine.

Mais l’éblouissement n’est pas terminé. Si on continue en direction de la Bolivie on découvre les paysages surréalistes  de la Quebrada de Humahuaca. Des montagnes encore différentes, de nouvelles couleurs, de nouvelles formations empruntent de l’érosion . Mais ce n’est pas tout, nous touchons à l’histoire des Incas. A Tilcara les ruines d’une  Pucara (forteresse), bâtie sur une colline recouverte de cactus,  dominent la vallée.. La région en compte un grand nombre, dont beaucoup reste encore inexploré. Témoignages d’une Histoire précolombienne qui n’avait rien à envier à celle du vieux continent.

Il y a ensuite la route qui conduit le voyageur au Chili via San Pedro de Atacama. Et là comme une cerise sur le gâteau, il y a le village de Purmamarca. Entouré de montagnes aux 7 couleurs. Un décor irréel qu’aucun artiste n’aurait pu oser peindre. Du vert, de l’ocre, des rouges etc… Les couleurs, les contrastes, les formes nous emportent avec elles dans l’extase d’une simple contemplation du monde que l’on habite. Du monde que l’on vit, celui dont nous faisons partie. Bien souvent, nous pensons en être le chef-d’œuvre… Orgueil et prétention déplacés face à l’immensité et à la merveille de ce qui nous entoure et fait notre environnement.

Et d’ailleurs cette merveille qui se présente sous nos yeux ne doit pas nous faire oublier que la région de Salta est la plus pauvre d’Argentine et que l’Homme, si prétentieux soit-il, a réussi à transformer pour certain un paradis que la nature nous a offert en un purgatoire. Quelle leçon avons-nous à donner à celle qui nous a tout offerts sur un plateau doré ?

Julien